Nous avons lu L’homme Nu, signé Marc Dugain & Christophe Labbé, éditions Robert Laffont Plon. On y trouve les éléments suivants :
Avec l’ebook, il ne s’agit pas seulement de dématérialiser un livre, mais de « l’augmenter », de « l’enrichir », de le rendre « dynamique » par de multiples liens hypertextes, autant de passerelles vers le réseau qui vont perturber la lecture avec des sons, des vidéos, des notes en tout genre. Les big data suivent un objectif : allonger le temps de connexion, ce moment « fructifiable ». Le lecteur plongé dans son livre papier est inatteignable, n’étant pas raccordé au réseau, il ne fournit aucune donnée, ne présente aucun intérêt marchand. « La dernière chose que souhaitent les entrepreneurs du Net est d’encourager la lecture lente, oisive, ou concentrée. Il est de leur intérêt économique d’encourager la distraction », dénonce l’essayiste américain Nicholas Carr, auteur de Internet rend-il bête ? (Robert Laffont 2011).
Le lecteur numérique est le prolongement de l’individu hyperconnecté qui, comme une abeille devenue folle, se livre à un butinage compulsif, sautant constamment d’un sujet à un autre. La pensée s’émiette, la réflexion se fait par spasmes. « Ce passage incessant d’une connexion mentale à sa déconnexion, la superposition constante de registres multiples et hétérogènes, la dépendance perpétuelle aux écrans, messages, sollicitations de toutes natures risquent de modifier en profondeur les manières de penser, mais aussi de ressentir », prévient Roger-Pol Droit (Humain. Une enquête philosophique. Flammarion 2012). On a récemment découvert que la lecture d’un ebook n’active pas dans notre cerveau les mêmes zones que celles d’un livre papier. Preuve que l’ebook agir en profondeur sur la structure même de notre pensée […] Patricia Greenfield, professeur de psychologie de l’Université de Californie, assure que l’usage croissant d’internet aurait « fragilisé notre capacité à acquérir des connaissances profondes, à mener des analyses inductives, à produire de l’esprit critique, de l’imagination, et de la réflexion ». Elle n’est pas la seule scientifique à s’inquiéter. « L’explosion actuelle de la technologie numérique non seulement change notre façon de vivre et de communiquer, mais elle altère notre cerveau rapidement et profondément », alerte Gary Small, professeur de psychiatrie à l’Université de Californie. Jamais une technologie n’avait provoqué en un temps si court un tel bouleversement de nos schémas de perception.

Pour le plus grand bonheur des big data, le cerveau humain, avide de stimuli, est une proie facile. Au paléolithique, la dispersion était une condition de survie. L’attention diffuse, à 360°, permettait de détecter dans les bruits de fond le signal d’un danger et de l’anticiper. L’esprit en veille flottante captait comme autant d’alertes le moindre bruit, une nouvelle odeur ou un mouvement suspect. Rester trop longtemps concentré sur un unique objet d’attention pouvait se révéler mortel. Une expérience célèbre, dite du « Gorille invisible », montre à quel point, lorsque le cerveau se focalise sur une tâche unique, fait abstraction de tout le reste. Dans cette étude, les scientifiques font visionner la vidéo d’un match de basket en demandant à l’auditoire de compter avec précision le nombre de passes entre les joueurs habillés en blanc. La moitié des participants enrôlés dans le test ne repèrent pas le joueur déguisé en gorille qui traverse le terrain en se frappant le torse.
Sans cesse diverti par les sollicitations numériques, notre cerveau en redemande. Comme l’industrie agroalimentaire a su jouer avec notre appétence naturelle envers le gras, le sucre et le sel pour nous faire remplir plus que de raison nos caddies, les firmes du numérique utilisent le goût de notre cerveau pour le picorage effréné de l’info. Le flot continu d’alertes sur le téléphone portable provoque un stimulus artificiel qui induit une perte de contrôle, une forme d’hypnose numérique. Notre attention, captée par une foule de choses souvent insignifiantes, ne parvient plus à se fixer, elle s’éparpille comme les pièces d’un puzzle. Nous perdons notre capacité à nous concentrer, à réfléchir. […] Peu à peu, la lecture en profondeur s’efface. Relire Proust ou Tolstoï devient une lutte contre soi-même et un exercice douloureux pour notre cerveau habitué à papillonner. Pourtant, « hors des réseaux et des flux incessants d’informations, de sollicitations, le livre est peut-être l’un des derniers lieux de résistance », affirme Cédric Biagini, auteur de L’Emprise numérique (L’Echappée 2012). « Plus que jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos », explique l’essayiste. On ne fouille plus la profondeur des mots, on reste en surface, on ricoche dessus. Le Web est devenu une machine à simplifier le réel, jusqu’au langage lui-même. Tweeter, qui signifie haut-parleur, en est le symptôme le plus spectaculaire avec une compression de la pensée en 140 caractères maximum. Aujourd’hui, au sortir du primaire, certains élèves, hyper-connectés pour la plupart, se débattent avec 500 mots de vocabulaire. En contribuant à l’appauvrissement du langage, les marionnettistes du big data réduisent la diversité sémantique, simplifient et standardisent notre vision du monde. Par un étouffement de l’esprit critique, ils s’immunisent, par la même occasion, contre une remise en cause du système.
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Conclusion, lisez des livres papier et non sur ebook, ne soyez pas cette abeille devenue folle qui se livre à un butinage compulsif, sautant constamment d’un sujet à un autre, restez hors de toute influence commerciale en ne surfant pas sur des sites blindés de cette insupportable pollution qu’est la publicité, et en matière d’Internet, pour acquérir des connaissances profondes, mener des analyses inductives, produire de l’esprit critique, de l’imagination, et de la réflexion, continuez de lire Polaris média.
