Au sein des sociétés traditionnelles et jusqu’au XIXè siècle en Europe, les différences entre les sexes étaient reconnues et nullement contestées. Les rôles, dans la famille ou la vie sociale, étaient nettement définis et séparés. Pour cette raison, les différences de comportement étaient vécues sans drames majeurs. Le caractère intangible du mariage était fondé en partie sur la sacralisation des différences, ce qu’a mis en lumière Karen Blixen dans l’une de ses Lettres d’Afrique, à la date du 13 janvier 1928 :
« Un très grand changement, écrit-elle, dont tout le monde n’a peut-être pas encore pris pleinement conscience, s’est opéré lorsque la féminité, le fait d’être une femme, a perdu son sens. Je crois que les femmes du temps jadis, et surtout les meilleures d’entre elles, se sentaient sous ce rapport comme les représentantes de quelque chose de grand et de sacré, en vertu de quoi elles avaient du poids en dehors d’elles-mêmes et pouvaient se sentir fières et investies d’une certaine dignité, ce qui leur donnait le sentiment d’une responsabilité très profonde. »
Les changements qui ont affecté cette idée que la femme se faisait d’elle-même en tant que femme ont profondément perturbé la vie des couples. « Je pense, dit encore Karen Blixen, que c’était en grande partie la signification et le caractère sacré, admis par tous, de la féminité qui rendait jadis les mariages, si ce n’est véritablement plus heureux, du moins plus faciles à supporter. Dans la vie commune, l’accent était mis bien moins sur la sympathie ou sur l’antipathie que sur les relations qui pouvaient exister entre un homme et une femme – et tous deux se trouvaient, dans leur vie conjugale, un peu dans la situation d’ambassadeurs de deux grandes puissances, pleinement conscients des forces et des valeurs que représentait chacun d’eux, et prêts à admettre leur existence. »
Ce tableau appartient au passé. Pour un ensemble de raisons dues aux transformations des idées dominantes et de la société, surtout depuis la Première Guerre mondiale, l’acceptation des différences s’est muée en refus. On peut invoquer le travail féminin qui oblige les femmes à souvent se conduire en hommes. On peut souligner l’effet obsessionnel du discours sur l’égalité et la mixité. On peut noter l’ampleur du féminisme qui pousse des femmes à renier et mépriser leur féminité. Par un effet inverse, on voit des hommes renier à leur tour leu masculinité. Prétendre que l’un des sexes est victime de l’autre ne fait qu’amplifier les difficultés. Les femmes deviennent agressives et les hommes égoïstes. Quant à la vie des couples, elle tourne facilement à l’enfer. Plus de la moitié des mariages finissent en divorce et beaucoup de ceux qui se maintiennent ne le font qu’en cédant à l’habitude, à des considérations pratiques ou à des conventions sociales.
Pourtant, au sein du désert social, du fait aussi de l’hédonisme ambiant, le besoin mutuel d’amour n’a sans doute jamais été si grand. Mais, après la phase magique du premier attrait, la plupart des couples expérimentent la déception des incompréhensions croisées. Ayant oublié que les femmes ne sont pas des hommes, ces derniers attendent que leur épouse ou leur amie pense et réagisse comme eux. Quant aux femmes, par une démarche exactement réciproque, elles tiennent pour acquis que les hommes pensent et agissent comme des femmes. De part et d’autre, dans l’ignorance du code spécifique qui régit la pensée et la sensibilité de l’autre, toutes les erreurs sont accumulées avec les meilleures intentions. Bientôt l’amour meurt sans que personne n’y comprenne rien.
Contrairement à un passé révolu, le mariage n’est jamais un aboutissement et il ne garantit rien. Ce devrait être le début d’un chemin, au sens initiatique du mot. Aimer, ce n’est pas se regarder dans le blanc des yeux, c’est regarder ensemble au-delà de soi, partager une même vision spirituelle, une même idée de la vie, un même sentiment de la beauté.
Dominique Venner – Histoire et Tradition des Européens, extraits.
