Trésors du Pirée

En 1959, des ouvriers installent des canalisations au Pirée, le port d’Athènes. Alors qu’ils bêchent la terre à un croisement, le fer de leur outil résonne soudain sur une main de bronze surgie de l’Antiquité.

Nous sommes au croisement des rues Philônos et Georges Ier lorsque les ouvriers mettent fortuitement au jour, à 1,50 mètre de profondeur, l’extrémité d’une statue enterrée depuis deux millénaires. Immédiatement, les services archéologiques sont contactés, et ce sont les archéologues Ioánnis Papadimitríou et Euthymios Mastrokostas qui mènent les fouilles dans cette zone nord d’Emporion, centre commercial du port marchand de Kantharos.

Imaginez l’émotion des deux scientifiques devant ce tableau extraordinaire : blottie contre une Athéna digne et hiératique, Artémis semble redouter quelque événement mystérieux. Mais ils sont loin d’être au bout de leurs surprises : d’autres merveilles les attendent encore…

La plus grande de ces œuvres est une Athéna de taille surhumaine – 2m35, la taille coutumière des statues de culte – vêtue d’un péplos dorique et d’une égide ornée du gorgoneion, le visage de Méduse. Notez l’ironie féroce de la déesse qui a nouée son vêtement avec les serpents de la créature. La déesse de la Sagesse et de la Stratégie est également coiffée d’un casque corinthien décoré de griffons et de chouettes en relief.

La sculpture, datée du milieu du IVe siècle av. J.-C., est presque intacte : des éléments de fixation dans ses mains prouvent qu’elle tenait autrefois des objets aujourd’hui disparus (réalisés, peut-être, dans des matériaux plus précieux ?), sans doute un bouclier dans la main gauche et une chouette dans la main droite. On pense qu’elle ornait le temple d’Athéna Sôteira (« Sauveuse »), situé sur le port.

Vint ensuite une première statue d’Artémis, dite Artémis B. Également datée du milieu du IVe siècle av. J.-C., mais de taille humaine (1m55), elle est équipée d’un carquois et tenait autrefois une flèche et un arc. Malgré l’oxydation, son regard déterminé et ses traits androgynes révèlent la force contenue d’une déesse passionnée par la chasse dans les forêts giboyeuses. Elle serait issue de l’école de Praxitèle.

Une seconde Artémis, dite Artémis A, d’une hauteur de 1m94, est également mise au jour sur le site. Elle fut d’abord identifiée comme une muse, mais il s’agit bien de la déesse chasseresse, reconnaissable à sa coupe de garçonne et à sa posture, proche de celle de la petite Artémis B.

La troisième statue est un kouros archaïque, le plus ancien bronze de kouros connu à ce jour, figurant un Apollon qui devait tenir une phiale et un arc. Mesurant 1m92, il montre avec brio le début du mouvement dans la statuaire grecque de la fin du VIe siècle av. J.-C., puisqu’il est daté de -530.

D’autres œuvres exceptionnelles complètent cette découverte. Citons cette statue-colonne figurant une version orientale d’Artémis. Artémis Kindyas est bien plus récente que les statues précédentes, puisqu’elle est datée du Ier siècle av. J.-C. Citons enfin deux piliers hermaïques en marbre, d’un style archaïsant, ainsi qu’un superbe masque de théâtre en bronze à l’expression inoubliable. Reste une question majeure : pourquoi de tels chefs-d’œuvre de l’art grec furent-ils ensevelis sur les quais du port d’Athènes ?

D’après l’étude stratigraphique menée par les archéologues en 1959, les statues reposaient en réalité dans un entrepôt du port, où furent également retrouvés des tétradrachmes à l’effigie de Mithridate Eupator, roi gréco-perse alors maître d’une Athènes assiégée par les troupes romaines de Sylla. Les œuvres furent donc entreposées pour être mises à l’abri des déprédations romaines et emmenées en Asie, ou mises de côté par les vainqueurs à destination de l’Italie. Quoi qu’il en soit, les statues du Pirée furent ensevelies par l’incendie de l’emporion et oubliées pendant deux millénaires. Elles sont aujourd’hui exposées aux yeux du public, à quelques stades de leur lieu de découverte, dans les galeries du musée archéologique du Pirée.