Depuis 1789, la guerre idéologique en France se circonscrit traditionnellement entre ces deux étiquettes, gauche et droite. Encore faut-il les préciser aujourd’hui : vraie gauche, et fausse droite.
Montesquieu dans ses Lettres persanes a imaginé Usbek, un Persan, arrivé à Paris pour découvrir les mœurs occidentales. De nos jours, un moderne « Persan » qui suivrait l’actualité politique française à travers les médias pourrait avoir l’impression qu’il s’y déroule, surtout depuis 1981, un violent combat entre les deux composantes traditionnelles de cette vie politique. Combat encore dramatisé par une double « bipolarisation » : celle d’une part imposée par les institutions entre ces deux composantes traditionnelles, et celle d’autre part imposée par la « bien-pensance » entre « républicains » (le camp des gentils) et les affreux pestiférés que le camp du Bien déclare hors les valeurs de la République (les RN les Zemmour, les Identitaires…), qui n’ont pas leur place dans le simulacre démocratique en place, des affreux dont il faut se couper par un « cordon sanitaire », et même leur contester le droit à la parole, ce qui est hautement révélateur de la conception de la démocratie qu’ont ces belles âmes : n’avoir le droit de dire que comme elles.
Combat d’autant plus titanesque que ces deux composantes gauche-droite jouent depuis plusieurs décennies au « coude à coude » et alternent au pouvoir (nous avons cependant depuis 2017 une exception à ce système d’alternance à travers la Macronie, désormais mourante, qui grâce à des renégats des deux camps était parvenu à en faire une synthèse appuyée sur le Centre). L’impression est sans doute exacte pour ce qui concerne l’occupation des palais nationaux et des lieux de pouvoir centraux et locaux. Cette rivalité acharnée pour la généreuse gamelle que procure le pouvoir sur le dos des Français (aux péripéties parfois ubuesques, comme dans certains épisodes dits de la « cohabitation ») a cependant fini par de moins en moins masquer aux yeux des observateurs extérieurs comme aux yeux des électeurs, et plus du tout aux yeux des lucides, que, derrière cette lutte pour les leviers du pouvoir s’est installé entre ceux qui en sont les acteurs un consensus tacite sur les fins comme sur les moyens de la politique.
On ne s’interrogera pas ici sur le fait de savoir si « être de gauche » et « être de droite » a encore un sens aujourd’hui en France. Les gens lucides savent que la question est dépassée, le clivage se faisant désormais entre les mondialistes-multiculturalistes-métissolâtres et les nationalistes-souverainistes-identitaires. Le fait est, néanmoins, que si on en juge par le déroulement de la vie publique (et notamment à travers les événements électoraux), nombre de Français semblent être saisis d’une certaine dyslexie politique et avoir du mal à distinguer leur droite de leur gauche. Conséquence logique du rapprochement opéré par les deux bords. Cela se traduit électoralement de différentes façons, mais plus particulièrement par un progrès constant de l’abstention.
Comment s’est instaurée cette situation ? Chacun des deux camps a, en quelque sorte, fait la moitié du chemin en direction de l’autre. Arrivée au pouvoir en 1981, sur un programme socialiste où la notion de services publics tenait une place non négligeable, la gauche s’est ralliée progressivement à la doctrine de l’économie de marché, et à certains préceptes de l’ultralibéralisme ; en politique extérieure, elle a chaussé, sans états d’âme, les bottes de l’atlantisme qui, auparavant, constituait le fonds de commerce habituel de la droite. La droite, quant à elle, n’ayant rien à céder sur le terrain de l’organisation économique, fit sa part de chemin sur le terrain de l’idéologie et de la « culture ». Elle fit siennes les nouvelles valeurs « sociétales » nées à gauche de la fusion de l’idéal socialiste et du « contestationnisme » soixante-huitard. Adhésion allant du culte abstrait des Droits de l’homme à celui de l’art dit « contemporain » (comptant pour rien ?), en passant par la libération des mœurs et le tiers-mondisme désincarné. La droite évita soigneusement tout ce qui pouvait apparaître comme « réactionnaire ». Les deux courants contraires se rejoignirent aisément sur le culte de la « modernisation », et prirent pour même ligne d’horizon la construction européenne, derrière celui qui en était le chantre et gourou, le funeste Giscard.
L’accession de Mitterrand à la magistrature suprême en 1981 avait eu pour conséquence première un considérable renouvellement des gens de pouvoir. Tout une génération de cadres moyens et supérieurs, issue de la bourgeoisie ou des classes populaires, mais ayant en commun d’avoir été élevée dans une « culture d’opposition », prit les rênes du pays, non seulement dans les instances électives, mais dans l’économie, dans les médias, dans l’administration, etc. Ces « élites » qui, auparavant, n’avaient le choix, si elles désiraient accéder au pouvoir institutionnel, que de mettre dans leur poche leurs convictions de gauche, découvrirent avec ravissement qu’elles pouvaient dorénavant, non seulement concilier les deux mais mettre l’un au service des autres et vice versa… Le socialisme et la planification étatique n’étant plus de mise, après un bref baroud d’honneur chargé de se donner l’illusion qu’elle appliquait le programme pour lequel elle avait été élue, la gauche se rallia au capitalisme libéral (qu’on habilla de « plans sociaux » pour atténuer les dégâts aux yeux des électeurs malmenés par le chômage) ; l’affirmation de la différence se réfugia dans les symboles, qu’elle cultiva avec application : antiracisme, lutte « antifasciste », attention portée à un néo-prolétariat constitué par les immigrés (hérités du regroupement familial de Giscard-Chirac) ; promotion du concept de fête « populaire » (Fête de la Musique, Jean-Michel Jarre à la Défense, au Champ de Mars ou devant la Tour Eiffel, défilés Jean-Paul Goude, etc.) et de l’art dadaïste (censé être contestataire dans l’esprit de mai 68), théâtralisation des Droits de l’homme et de l’aide humanitaire (Kouchner débarquant, un sac de riz sur l’épaule), etc. Les cadres de la droite n’étant guère réticents à se glisser dans les mêmes oripeaux (n’y ayant pas grand-chose à perdre, malgré les protestations de certains de leurs électeurs), et la surenchère ayant des limites, on arriva à la situation brutalement révélée par l’élection présidentielle d’avril 2002, lors de laquelle beaucoup d’électeurs désemparés avouaient ne plus voir la différence entre les lignes politiques représentées par Chirac et Jospin.
Depuis, l’alternance entre gauche, droite, et centre (leur bâtard de synthèse) n’est qu’une mascarade, la même politique de fond (ils prétendent qu’il n’y en a pas d’autre possible) étant menée par les uns et les autres, jusqu’à la Macronie précisément constituée des centristes de Bayrou, et des renégats du Parti socialiste et de Les Républicains. Leur solidarité de fait se traduit par la complicité qui règne entre elles sur les options réelles qui conditionnent l’avenir national (Union européenne, mondialisme, destruction de l’identité française par l’installation de l’immigration extra-européenne et de l’islam, fiscalisme exorbitant, etc.) derrière une façade d’affrontements violents sur des options « sociétales » mineures, à travers lesquelles elles essaient de maintenir la ferveur de leurs troupes électorales (régimes matrimoniaux, querelle sur le temps de travail et l’âge de départ en retraire, fable du réchauffement climatique, vitesse et sécurité routière, prophylaxie à masque bienveillant, ne pas fumer près des écoles, etc.). Les questions dont il est le moins débattu sont celles qui leur tiennent le plus à cœur, sur lesquelles leurs intérêts convergent le plus, et qui sont les plus graves pour notre avenir. Ces élites « tiennent » tous les lieux de débat, à commencer par les gros médias nationaux ; il leur est donc aisé d’exclure ces questions, sauf quand elles sont imposées par les hasards de l’actualité incontournable (explosion de la violence, des crimes).
Vraie gauche et fausse droite ont besoin l’une de l’autre pour garder entre soi l’exclusivité du pouvoir politique et du contrôle du régime. Cette escroquerie et les institutions sur lesquelles elle s’appuie sont désormais comprises par de plus en plus de Français dont le réveil demeure nonobstant extrêmement laborieux.
