Au rang des aspects frelatés de la pensée chrétienne, abordons aujourd’hui le concept de prédestination défini par Calvin. On ne s’ennuie jamais, avec les délires christiques.
La « grâce » selon la doctrine chrétienne, rappelons-le aux non-connaisseurs, consiste en l’aide surnaturelle accordée par Dieu aux hommes pour faire leur salut, lequel est le fait d’échapper à la damnation éternelle. La pensée protestante, aux XVI/XVIIème siècles, va mener une radicalisation dans la doctrine de la grâce, radicalisation qui veut que sans la grâce un homme est totalement impuissant, sa pensée ayant été tellement faussée par la chute (après le péché originel, cette maladie imaginaire inventée pour vous vendre un remède imaginaire), que même quand il essaiera de toutes ses forces de faire le bien, si la grâce ne lui est pas accordée, de toutes façons, tout en croyant et en s’efforçant de faire le bien, il fera quand même le mal.
Il y a donc un grand pessimisme anthropologique religieux, bien identifié, à l’intérieur du mouvement réformé, qui a la conviction que la plupart des êtres humains n’ont pas la grâce, seule en dispose une minorité d’individus choisis de toute éternité par Dieu sans que ces élus le sachent (la théorie de la prédestination et la sempiternelle prétention des monothéistes à être les « élus »), les autres n’étant qu’une « massa damnata ». Religion masochiste de désespoir qui dissuade de se donner le mal de vivre vertueusement si c’est pour découvrir à l’heure du trépas que l’on sera était damné d’avance et que l’on sera refoulé comme une merde.
Mais alors que faire de cette masse de damnés ? Dans cette « logique », exhorter à la vertu des gens qui par absence de grâce sont incapables d’être vertueux, n’a aucun sens. Réclamer de quelqu’un une règle de vie dont on sait qu’il est incapable structurellement de la suivre s’il n’a pas la grâce, n’a aucun sens. Et c’est là que certains vont trouver une solution, comme Bernard Mandeville par exemple au début du XVIIIème siècle (avec la fable des abeilles), calviniste tout à fait convaincu, qui va se dire que finalement ces gens damnés à qui on ne peut pas demander de mener une vie vertueuse, doivent quand même avoir une utilité dans le plan divin, Dieu n’ayant pu faire les choses n’importe comment. Et s’ils ne peuvent pas servir le plan divin par leur vertu, ils doivent le servir par leurs vices. Et comment un vice peut-il donc servir le bien commun ? Simplement en organisant la société de telle sorte que l’on demande à chacun de poursuivre ses désirs, et par le jeu de ce que Adam Smith théorisera ensuite par la « main invisible » du marché, finalement par l’expression même de leurs désirs vicieux les disgraciés serviront le bien commun. Selon Mandeville, si l’on exhorte les gens à la fidélité dans le mariage, ceux qui ont la grâce le pourront et ceux qui ne l’ont pas n’y arriveront pas. De là, soit on fait une société « à l’ancienne » où l’on proclame que tout le monde doit être vertueux, ce qui ne sera pas dans les faits, car des tas de jeune filles seront débauchées par le voisin, etc., soit on reconnaît que la plupart des gens sont lubriques, incapables de fidélité, et on libéralise les choses par des maisons closes publiques sur lesquelles on pourra mettre un peu d’impôt, prélèvements grâce auxquels on pourra construire des écoles, des routes, le vice des uns servant ainsi à la société toute entière : « vice privé, bénéfice public ». Dans la fable des abeilles, ces dernières travaillent toutes pour la ruche mais elles ne le savent pas. Curieuse conception de la liberté que d’agir en croyant être libre alors que finalement on ne peut sortir d’un « plan divin ».
