Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage

Al Capone est tombé non pas pour ses crimes de sang mais pour fraude fiscale sous l’action de l’agent du Trésor Eliot Ness. Le pouvoir macroniste tente de même de tuer le premier parti d’opposition de France en s’attaquant à l’angle financier. La descente de la Brigade financière qui a eu lieu hier 9 juillet dans les locaux du Rassemblement national est la parfaite illustration du fait que nous sommes dans un moment de l’Histoire où le droit se dévoile pour ce qu’il a toujours été, mais ce qu’il est de plus en plus : le droit est un instrument politique. 

Il faut cesser de s’imaginer que le droit est une forme de révélation venant d’on ne sait où, qui se déploierait devant nous, obligés de s’incliner devant lui. À l’échelle de l’Histoire, le droit est généralement au service des puissants. Quand on voit qui sert le droit, on voit qui sont les vrais puissants dans nos sociétés. Nous voyons dans les circonstances qu’au début du soulèvement « populiste », « identitaire », conservateur » (étiquettes au choix) il y a une quarantaine d’années, le Système a fait croire qu’il pouvait traiter le désaccord politique sur le mode démocratique, le laissant présenter ses candidats, jusqu’à la présidentielle. Mais plus ce désaccord politique a réussi à gagner du terrain, plus les méthodes de répression sont devenues sévères. 

D’abord le Système a toléré ce désaccord, puis il l’a diabolisé, et la diabolisation avait des effets pratiques sur la vie de chacun, le pestiféré pouvait voir son emploi être touché, son compte bancaire fermé, votre vie pouvait être broyée en cas d’association avec un mouvement de pestiférés. Pour un temps cela a fonctionné. Quand Jean-Marie Le Pen parvient au second tour de l’élection présidentielle en 2002, il suffit de mettre en branle le tour infernal, de faire défiler les enfants dans la rue contre le fascisme qui vient, et la bête est vaincue. 

Mais ces dernières années, tant dans le contexte international que français, il se trouve que les « méchants » du scénario sont en position de pouvoir gagner. Et à partir du moment où le Système dit qu’ils peuvent gagner – d’autant que dans l’esprit du Système les populistes ont déjà gagné à deux reprises, avec le Brexit et avec l’élection de Donald Trump – là il lui faut changer les règles. Ne pouvant gagner à la loyale, prêt à tout sans complexes, le Système se doit de bafouer les principes et les règles dont il se réclame. Dès lors, on entre dans la logique de ce que l’on appelle en philosophie politique « l’état d’exception » : les règles ordinaires ne tiennent plus. Ou bien encore on instrumentalise les règles pour être capable de frapper l’adversaire, de frapper le dissident, celui qui menace le Système. 

Et tout cela n’a rien de complotiste, il ne s’agit que de saine analyse politique. À moins que l’on croie qu’à l’échelle de l’histoire les institutions ne prennent jamais les moyens de frapper les dissidents, que l’on croie qu’il n’y a jamais eu d’instrumentalisation d’aucune manière des différentes forces de l’État pour être capable de frapper les dissidents, à moins que l’on croie que que le traitement de l’affaire Fillon par exemple fut purement le fait de l’évolution du droit et qu’il n’y avait aucune dimension politique derrière cela. 

On abuse aujourd’hui du terme « complotisme » pour empêcher le public de réfléchir au fait que les uns et les autres ont des stratégies et des stratagèmes pour être capables de liquider, juridiquement, socialement, financièrement, politiquement, leurs adversaires. Et dans les circonstances présentes avec ces perquisition dans les locaux du RN, nous voyons que c’est autour de la question du financement que l’on cherche maintenant à exécuter ce parti. L’offensive monte en graduation. La précédente étape a été la décapitation juridique de Marine Le Pen qui ne peut plus se présenter à l’élection présidentielle. Partout ailleurs en Occident, à l’idée de voir un chef de l’opposition qui fait plus de 40 % des voix ne pas pouvoir se présenter aux élections, on aurait crié au scandale. Mais aujourd’hui en France on ne crie plus au scandale, on dit, comme dans le cas de Marine Le Pen, que l’on chasse « au nom de la démocratie et du droit », au nom de « l’ordre démocratique immatériel », nouveau concept forgé à cet effet. 

Mais puisqu’il ne suffisait pas de liquider la candidate, l’étape suivante consiste donc à liquider son parti. Et de quelle manière ? En le présentant à l’opinion comme une association de quasi-malfaiteurs, à travers la question du financement. Or, c’est le Système qui préalablement a créé un contexte pour que le RN soit presque condamné à l’étouffement avec l’impossibilité de se financer dans le pays (interdiction hallucinante faite aux banques de lui consentir des prêts), l’obligeant d’aller à l’extérieur, y compris en Russie pour cela (permettant au Système de l’accuser d’être un otage de financements étrangers et de collusion avec le diable Poutine), de multiplier le recours à des particuliers. Et au terme de tout cela le Système de dire que le parti est dans les malversations, motivant de le frapper suffisamment fort pour qu’il ne se relève pas, pour présenter ses dirigeants comme des brigands. Nous l’avons écrit cent fois, ces gens n’ont rien des démocrates qu’ils prétendent être. Notre propos ne consiste pas à prendre la défense de ce parti, mais à dénoncer les méthodes de l’oligarchie en place, et à dire qu’en véritable démocratie on ne traite pas un parti qui représente aujourd’hui 40 % des Français comme une entité criminelle chez qui faire débarquer un commando en gilets tactiques, à mater par les ruses de « l’État de droit ». Nous sommes devant une instrumentalisation de l’État de droit, que les Américains appellent « weaponization of Justice », la transformation de la Justice en arme.

Et c’est une entreprise déclinée désormais au niveau européen, avec une bourgeoisie politique dirigeante, une nomenklatura qui globalement se sent menacée par les vents de l’Histoire, et qui refusent que ces nouveaux partis « populistes », ici, en Allemagne (menace d’élections annulées), au Royaume-Uni, en Roumanie (élections annulées), etc. parviennent à percer.

Mais le RN n’est pas à plaindre, car il n’est pas le premier frappé en France. Le RN peut-être était-il distrait quand Génération Identitaire a été frappé de dissolution. De même quand l’Institut Illiade a vu son colloque annulé parce que le pouvoir craignait que l’on y tienne « des propos contre la loi Pléven de 1972. Le RN a-t-il vraiment défendu à l’époque tous ceux qui d’une certaine manière étaient dans la cible et périodiquement frappés ? Non, il a choisi la discrétion, la douceur, la complaisance vis-à-vis du pouvoir, afin de passer inaperçu, en se disant qu’il évitera la frappe finale du Système. Le RN s’est fait le toutou du Système en misant sur le jeu de la dédiabolisation. Il a voulu oublier la formule célèbre utilisé en titre. Avec cette descente de police, le RN a reçu du pouvoir indifférent à ses belles manières l’équivalent d’une bombe nucléaire sur la tête. Il ne fera jamais partie des gens autorisés à gouverner par le sérail systémique.

Un Système ne frappe pas aussi violemment avec images média à l’appui dans l’idée que cela ne laissera aucune conséquence. Il attend évident un effet discrédit de ce parti dans l’opinion. Le commun des mortels ne pense pas à la politique tous les jours, il veut croire dans les institutions de son pays, et si on lui dit de « faire attention à ces gens-là parce qu’ils sont dangereux, parce qu’ils se sont enrichis sans en avoir le droit, que ce sont des crapules », le commun des mortels se dit qu’il n’y a pas de fumés sans feu, qu’ils sont louches en effet, qu’il n’y a pas de tels soupçons sans un peu de réalité, et qu’ils sont peut-être coupables finalement. Quand on frappe cela finit par avoir des effets. Tous les naïfs qui croient que la diabolisation n’a jamais aucun effet négatif se racontent des fables. La diabolisation, les perquisitions, la volonté de mater juridiquement un mouvement d’opposition, ça fonctionne. Reste à voir comment les électeurs réagiront.