Les Français sont profondément divisés

La lutte de la modernité contre ce qui se rattache encore à la tradition revêt tous les aspects d’une guerre civile. Même si les forces en présence sont très disproportionnées, et qu’elle se livre le plus souvent à bas bruit, cette guerre est permanente depuis deux cents ans, intense, totale. Elle est sans répit. Elle est sans merci. Elle risque de déboucher sur la disparition même de la société française. Ceux qui ont voulu et mènent cette guerre depuis, sont plus efficaces à creuser la fosse mortuaire du pays avec un compas et une équerre qu’avec des pelles.

Dans un discours de 1946 De Gaulle appelait à en finir avec « le temps où les Français ne s’aimaient pas ». Il faisait ainsi écho à un ouvrage de Charles Maurras qui établissait déjà trente ans auparavant un constat similaire. Le diagnostic, donc, n’est pas nouveau : les Français ne s’aiment pas. Ils ne s’aiment guère eux-mêmes. Et surtout ils sont profondément divisés.

Ils sont en guerre civile depuis plus de deux cents ans. Madame Roland, pourtant grande égérie républicaine, écrivait le 28 août 1793 dans ses Mémoires : « La France n’est plus qu’un vaste théâtre de carnage, une arène sanglante où se déchirent ses propres enfants ». Et les Français ne sont jamais sortis de cette déchirure. Nous engageons d’ailleurs qui veut comprendre le temps présent et l’affrontement politique actuel à faire des lectures sur la tornade révolutionnaire, ses vingt-mille « comités de surveillance », ses délations, sa loi des suspects, et « l’horreur de ces temps affreux et les hommes abominables qui les remplissent de leurs forfaits » (dixit Madame Roland toujours).

Cette guerre civile comporte des cycles. Elle est tantôt ouverte, tantôt larvée. De nombreux épisodes de guerre ouverte ont marqué l’histoire des deux derniers siècles. Durant les autres périodes, la guerre est sourde, latente, endémique : elle prend la forme d’une confrontation agressive des idéologies, la violence devenant alors essentiellement verbale. Cependant l’état d’esprit de guerre civile reste une constante, formant comme une toile de fond de l’histoire récente. Les observateurs actuels notent d’ailleurs une tension, une exaspération, une violence, souvent gratuite, dans la société française qu’ils n’avaient pas connue jusque-là. Un état d’esprit qui pourrit tout, contrarie toute évolution positive, condamne à la stagnation si ce n’est à la régression.

Depuis deux cents ans en effet nous n’assistons pas seulement au jeu des oppositions politiques, qui est une caractéristique inhérente aux systèmes démocratiques. Le degré d’hostilité qui anime les forces qui s’affrontent excède tout à fait le cadre ordinaire du débat politique. Le plus souvent les partisans des thèses en présence se portent réciproquement une haine véritable. Ils visent mutuellement la disparition de l’adversaire ou à tout le moins sa marginalisation ou sa proscription. Il n’existe entre eux aucun sentiment d’appartenance à la même communauté nationale. Et ce parce qu’ils n’ont pas la même conception, la même définition de ce qu’est ou devrait être la France.

La guerre civile, certes, ne concerne pas au même degré l’ensemble de la population. Elle met aux prises pour l’essentiel les membres de « l’élite » et des classes supérieures. Le peuple a un rôle plus second mais il est cependant concerné lui aussi, qu’il en soit conscient ou non, par la guerre civile en cours. Lors des épisodes violents, une partie du peuple est généralement impliquée de façon directe, en servant de masse de manœuvre manipulée par les élites. Dans les périodes de guerre civile froide, le peuple ne participe pas en première ligne à la confrontation d’idées : mais il constitue la cible de la guerre idéologique. Les protagonistes du conflit cherchent à l’influencer et à susciter son adhésion. Dans ces conditions une bonne partie du peuple est engagée elle aussi dans cette guerre séculaire. La plupart des familles françaises savent ainsi qu’elles doivent absolument proscrire en leur sein les discussions politiques ou religieuses si elles souhaitent que les liens familiaux puissent perdurer. C’est là un autre de ses effets pervers : le chantage à la désunion et une lamentable autocensure.

La France est entrée dans ce processus de guerre civile à compter du moment où une partie de l’élite française a mis en cause certains aspects structurants de la société en place : c’est la période de la contestation protestante. La contestation est ensuite devenue globale : elle a conduit à la Révolution. La lutte entre révolutionnaires et partisans de la société traditionnelle s’est prolongée tout au long du XIXe siècle. Elle a resurgi avec violence dans les années 1930 puis dans le cadre de la seconde guerre mondiale. Les guerres de décolonisation puis Mai 68 ont fourni la matière à de nouveaux épisodes. Cette guerre civile française se poursuit depuis, selon des formes toujours renouvelées, multipliant les fractures, aujourd’hui anti-vaccination Covid contre vaccinolâtres, écolos végans contre spécistes, anti-corrida contre aficionados, réchauffistes contre climato-lucides, jeunes en galère contre boomers nantis qui ont mis la France à genoux…

La guerre civile en cours dépasse la simple dualité initiale de lutte entre révolutionnaires et partisans de l’Ancien régime, entre républicains et monarchistes. Elle a pris un nouveau tour. Elle s’est muée en un combat centré sur le concept de modernité : les « modernes » s’affrontent à ceux qui se montrent attachés à certaines survivances caractéristiques (telles que la nation, la souveraineté, l’identité, l’ordre et le beau, la famille, la religion catholique pour ceux qui en sont encore prisonniers). Si elle en a renouvelé les termes, la lutte des modernes et des antimodernes n’en constitue pas moins la continuation des affrontements révolutionnaires. Né il y a plus de deux siècles, le projet des révolutionnaires et de leurs successeurs, les artisans de la « modernité », sous influence de la maçonnerie, donc des fils du mont Sinaï, reste en effet inchangé : il s’agit de passer de façon globale de la société traditionnelle à une autre, assise sur des principes inverses.

La guerre intestine franco-française a été quasiment gagnée par la « modernité » : ses partisans sont au pouvoir et ce depuis deux cents ans. Leur idéologie l’a emporté au sommet de la société et a également conquis hélas l’adhésion d’une importante partie influençable au sein du peuple, peuple en insuffisance de culture politique, de culture historique et de lucidité. Mais la société française présente cependant toujours des éléments de résistance, de plus en plus nombreux après ces cinquante ans de politique destructrice menant le pays mandat après mandat de Charybde en Scylla. La victoire des « modernes » n’est pas complète. La guerre se poursuit donc.