De l’effondrement psychique occidental

Est-ce que les gens de gauche sont malheureux parce qu’ils sont de gauche ? Ou bien est-ce qu’ils sont de gauche parce qu’ils sont malheureux ? Au-delà de la boutade, c’est une vraie question liée à la sociologie, à la philosophie politique : quel est l’arrière fond psychique d’une société ? L’erreur de la sociologie depuis un siècle est d’avoir cru que l’on pouvait bannir le psychique, bannir le psychologique, l’imaginaire, pour traiter la société comme une série de mécanismes, sans tenir compte de l’arrière fond, des passions, des affects, sans tenir compte des tempéraments lorsque l’on s’engage en politique. Parce que disons-le, les idées en politique ne sont pas des idées flottantes, on ne choisit pas ses idées simplement parce qu’après un calcul rationnel tout à fait fin on se dit que l’on préfère celle-ci plutôt que celle-là. On embrasse certaines thèses en fonction de nos affects, de nos sentiments, de notre attitude existentielle devant la vie.

Des enquêtes existent pour chercher à expliquer ce constat que les gens de droite globalement ont tendance à se dire moins malheureux, ou pire encore plus heureux que les gens de gauche. Y a-t-il des raisons derrière cela ? 

Nous sommes face à différentes attitudes devant la vie, nous sommes devant différentes psychés, et parmi les explications qui circulent en sociologie politique, on trouve par exemple le rapport à la famille. Dès lors que les gens sont dans un cadre familial plus traditionnel, ils auraient tendance à avoir une vie plus stable, avec moins d’inquiétude existentielle, et dès lors ils auraient moins de problèmes liés aux incertitudes totales de l’existence que des personnes vivant seules, la famille serait un cadre de santé mentale plus assurée.

Sur le plan du rapport aux aspérités de la vie, l’homme de droite globalement considère qu’en ce monde les injustices sont peut-être inévitables, il se dit qu’en ce monde l’essentiel est de ne pas trop souffrir, de traverser tout cela sans s’abîmer exagérément, il ne croit pas à la possibilité du paradis sur terre. Si vous croyez que le Mal et le Bien traversent le cœur de l’homme, qu’ils y cohabitent, vous savez que la pâte humaine est inévitablement décevante, que même le meilleur des hommes porte en lui une part d’ombre, que même le plus généreux peut être radin, que même le plus lumineux peut être sombre. Alors que si vous avez le réflexe situé plus à gauche de penser que le Mal est inscrit dans une institution culturelle, civilisationnelle ou sociale, le capitalisme, « l’hétéro-patriarcat », « le blanco-patriarcat », la « grossophobie », l’homophobie… et vous pensez qu’il suffirait d’abattre ce système pour que nous soyons tous heureux, si vous vous accrochez à cette idée, le monde idéal n’advenant jamais parce que nous sommes sur Terre et que nous sommes imparfaits, vous aurez tendance à être de plus en plus déçu et déprimé. 

La société actuelle rend fou. Il y a dans nos sociétés un régime qui aujourd’hui tend à déstabiliser psychiquement le commun des mortels. La santé mentale est traitée comme une stricte question médicale, psychologique, scientifique, psychiatrique, en faisant semblant de croire qu’elle ne soit pas liée à un arrière fond politique qui la perturbe. 

Or, les idéologies conditionnent les gens psychologiquement d’une manière ou d’une autre. Le communisme à l’Est, au temps du rideau de fer, poussait au dédoublement, il imposait une vision obligatoire du monde qui devait être répétée publiquement si l’on espérait faire carrière et évoluer dans le système sans être sanctionné, un peu comme dans le service public aujourd’hui, il y avait une idéologie officielle et les gens étaient obligés de se dédoubler, penser une chose dans leur intimité et en dire une autre publiquement au risque sinon de voir leur vie s’effondrer. La chose poussait donc à la dissimulation, et certains ont même dit que cela poussait à la schizophrénie et à la paranoïa, puisque quand on est contraint de répéter des formules qui par ailleurs peuvent changer dans le temps, Orwell l’a bien montré dans 1984, le slogan du jour n’est pas celui de la veille ni du lendemain, il ne faut pas se tromper de slogan selon le jour où l’on se situe. Cette gymnastique pousse à une forme de fracture mentale, de dissociation.

Le socialisme presque inévitablement pousse à l’assistanat et au ressentiment. Assistanat : sous la conduite des idées socialistes, le gauchiste se dit « je ne suis pas responsable de ma propre vie, c’est la société qui crée globalement les conditions de la prospérité, du bonheur, de la paix. Dès lors si je ne vais pas bien ce n’est pas parce que je pourrais améliorer ma seule situation, pour aller bien je dois réparer la société dans son ensemble, société qui me doit quelque chose, je ne m’en sortirai pas par moi-même ». Ressentiment : si nous ne sommes pas égaux, c’est parce qu’il y a quelques salauds qui se sont appropriés des biens, leur prospérité n’est faite que des biens spoliés aux autres.

Le libéralisme, dans sa version positive, pousse à l’effort individuel, c’est cette idée que je m’en tirerai par moi-même. Ceux qui sont davantage antilibéraux diront qu’il pousse à l’individualisme outrancier. Le libéralisme nous conditionne mentalement d’une autre manière, il met en avant cette idée que nous sommes chacun responsables de notre sort.

Le conservatisme pousse évidemment à la préservation des mœurs traditionnelles, à ne pas tout détruire, prescrit une certaine prudence.

L’écologie radicale pave la voie à l’éco-anxiété aujourd’hui et pousse à l’effondrement psychique :  de plus en plus de jeunes gens se présentent devant les autorités sanitaires, les médecins, les psychiatres, et leur disent « j’ai peur que le monde brûle, qu’il s’effondre, pourquoi ferais-je des enfants dans ce monde ? pourquoi chercherais-je à faire quelque chose de neuf dans ce monde qui va brûler d’une manière ou d’une autre… ».

Le déconstructionnisme du genre introduit le doute sur l’identité sexuelle dans les jeunes esprits malléables, les incitant à se questionner en permanence sur ce sujet, les poussant à n’être que des points d’interrogations permanents. Or, celui qui n’a pas de repères élémentaires, qui se regarde dans un miroir et ne sait pas ce qu’il y voit, s’il est un garçon ou une fille, à celui-là le point de départ de la certitude existentielle lui manque.

Égrener tout cela, c’est dire en effet que le politique, l’idéologie, conditionnent la psychologie des gens. Quand on voit de nos jours dans les villes occidentales les hordes de cheveux bleus et verts, quand on voit à l’opposé d’autres hordes, très en colère et sur un mode vengeur, on constate qu’un type d’humanité nouvelle est produite par l’idéologie.

Comprendre l’effondrement psychique occidental, c’est noter l’effondrement esthétique des temps présents, l’environnement architectural moche, le désir individuel de s’enlaidir aussi souvent, le refus des codes élémentaires de l’élégance au masculin comme au féminin… A travers tout cela nous avons une société qui pousse à l’affaissement, qui fabrique des désaxés culturellement, ne soyons pas surpris ensuite que cette société soit désaxée politiquement.

Se profile alors la régulation des émotions par l’industrie pharmaceutique, par la petite pilule, et la de la molécule à grande échelle pour réguler les émotions collectives dans une société psychiquement effondrée c’est l’autre nom d’une forme de tyrannie, l’autre nom d’une manière de dire « ne vous questionnez pas sur ce qui vous rend malheureux, prenez un comprimé et ça ira mieux ». De ce point de vue, la société actuelle, fruit pourri des continuateurs idéologiques des vainqueurs de 1945, rend fou. C’est ce qu’avait compris Aldous Huxley dans son roman Le meilleur de mondes, avec la distribution du soma.