Qu’est-ce que la France a vécu depuis 2016 ?

Le récit forgé pour le servir en 2016 a émerveillé la classe médiatique qui n’avait pas masqué son enthousiasme et son adhésion à Emmanuel Macron. C’était le récit d’un jeune homme inattendu, au destin transfiguré, qui vient créer un nouveau clivage, avec une capacité de « sauver la France » des « extrêmes » qui s’annonçaient, ou de François Fillon, le « catholique réactionnaire » qui risquait de s’emparer de l’Élysée, et qui fut sorti de la course par une cabale médiatico-judiciaire pour deux costumes reçus en cadeau.

Mais au-delà du récit médiatique lié à la personnalité d’Emmanuel Macron, il y avait un projet politique qui s’inscrivait dans une histoire plus longue, qui remonte jusqu’à Giscard d’Estaing.

On se souvient de l’ambition de Giscard qui était de rassembler un grand bloc central avec deux Français sur trois. Il y aurait inévitablement dans les marges des insatisfaits, écologistes et insatisfaits frappés du sigle de la faucille et du marteau. Mais dans une société technique, dépolitisée, une société « désidéologisé » en apparence, une société de consensus technocratique, de consensus marchand, il serait possible de rassembler les « gens raisonnables » dans un grand bloc, et ce projet remonte à Giscard. Il a été actualisé ensuite dans les années 1990. On se souvient des différentes formules de la pensée unique, et de cette formule pour stigmatiser le fait que finalement dans la classe politique tout le monde pensait à peu près la même chose, le « cercle de la raison » cher au funeste Alain Minc. il y avait cette idée de trouver en 2017 une nouvelle doctrine qui transcenderait tous les clivages, qui effacerait les antagonismes, et qui permettrait à la France de se réconcilier avec elle-même sous un jeune président, un « Kennedy à la française », c’était la doctrine officielle illusion de charlatan dans ce pays irréversiblement fracturé depuis 1789. Dans les faits, Emmanuel Macron était aussi politiquement un enfant illégitime de François Hollande, c’est-à-dire que dans un système qui semblait épuisé il fallait sortir un jeune homme supposé porteur de grands talents pour être capable de masquer qu’il s’agissait d’une ripolinade, d’un maquillage de ce système politique et technocratique épuisé, qui n’était plus capable de répondre aux grands enjeux de la France. De ce point de vue la classe politique, l’oligarchie française, devait accoucher d’un candidat qui serait capable de faire écran et de maintenir la structure de pouvoir en place depuis longtemps. Si l’on regarde le macronisme de ce point de vue, c’était l’expression politique et idéologique de la technostructure, d’une structure de pouvoir qui voulait conserver le monopole sur la vie nationale, et considérait que tous ceux qui n’en étaient pas étaient les extrêmes.

Quel était le cœur doctrinal du macronisme ? L’européisme évidemment, le mondialisme, le multiculturalisme, le capitalisme mais au service des très grands, pas un capitalisme qui serait libéral et qui permettrait de maximiser l’initiative individuelle de chacun. C’est un projet qui a surtout servi à délégitimer toute forme d’opposition, avec une forme de réflexe qui s’est dévoilé au moment de l’épisode Covid, et qui s’est confirmé ensuite avec la « question russe » : le centrisme autoritaire, ou l’extrême-centre, qui dit à qui veut l’entendre « nous sommes raisonnables, nous sommes modérés, nous avons d’ailleurs pour nous l’État de droit qui est aujourd’hui le cœur de notre doctrine, et si vous n’êtes pas d’accord avec nous vous êtes contre l’État de droit, contre la démocratie, contre le libéralisme, contre la vérité, contre la raison.. » C’est dès lors une prétention à délégitimer complètement des oppositions. Il y a de ce point de vue une forme de macronisme européen qui s’est détaché de sa personne, parce que nous avons vu ces dernières années des forces d’opposition dites « populistes » émerger partout. Et le Système a pris peur de telle manière qu’aujourd’hui il n’entend plus répondre à la loyale, selon les règles habituelles, il décrète partout une forme « d’État d’exception » pour dire qu’il ne va plus répondre selon les règles parce qu’il juge les populistes qu’il a devant lui dangereux, inquiétants pour sa mainmise. On a vu dès lors ce que cela peut donner, en Roumanie, en Allemagne, un changement des règles pour s’assurer que la caste au pouvoir s’y maintienne.

Et le Système n’a pas dit son dernier mot, il a toujours une carte, un joker à sortir, à l’image des propos du franc-maçon américain Grand commandeur du rite écossais, Albert Pike, « Chaque fois que le peuple aura besoin d’un héros, nous le lui fournirons ». Mais cela dit, si le macronisme est fragilisé aujourd’hui, c’est parce que l’on voit l’échec de la social-technocratie, nous sommes devant un État lourd, pesant, kleptocratique, qui s’empare de tout et n’est capable de rien efficacement sinon nous taxer, qui veut la submersion migratoire et le métissage. Il est possible que l’on soit non seulement à la fin du macronisme, mais plus encore à une fin de régime, cependant un régime ne meurt jamais sans sauvagerie… mais il meurt.

Depuis Emmanuel Macron, le centrisme n’est plus ce qu’il revendiquait être, l’esprit d’équilibre et de bon sens. Le centrisme aujourd’hui, c’est la prétention au monopole du vrai, du juste et du bien, sous une forme qu’il nomme État de droit mais qui n’est rien d’autre que l’alliance conjuguée des technocrates, des juges, et des communicants s’il le faut, une forme de nouvelle alliance de la nomenklatura et de l’oligarchie pour défendre un système qui sert les intérêts d’une caste au sommet, mais dont la population est pour l’essentiel abandonnée. Et ce centrisme autoritaire s’est dévoilé ces derniers jours, involontairement probablement, dans une double proposition de l’homme qui fait office de ministre de l’Intérieur, qui a dit qu’au nom de la lutte contre le trafic de drogue il faut mettre fin à l’argent liquide et instaurer la reconnaissance faciale par les caméras dans l’espace public pour obtenir la sécurité en société. Dans les fait, comme les plus intellectuellement réactifs l’ont déjà compris, ce serait à travers la seule carte bancaire la possibilité pour l’État désormais d’une traçabilité intégrale de tous nos achats, de toutes nos transactions, la possibilité pour les autorités de suivre dans le détail l’ensemble de nos vies, au nom du culte d’une transparence absolue, comme si la vie privée ne voulait plus rien dire. Or, l’État  trouve toujours d’une manière ou l’autre quelque chose à nous reprocher, l’État est très inventif pour imaginer de nouveaux tracas. Souhaiter la fin de l’argent liquide, c’est une tentation inquisitoriale qui se dévoile. Quant à la reconnaissance faciale, il est évident qu’elle servira moins à lutter contre le vrai banditisme à armes de guerre que contre le commun des mortels que l’on va pouvoir vidéo-verbaliser, ce qui se pratique déjà dans certaines villes, le commun des mortels qui n’aura pas un comportement exemplaire en toutes circonstances, un comportement jugé anormal par la caméra (en train de courir au milieu d’une foule par exemple, Nice a inauguré en mai 2013 le premier boulevard connecté d’Europe. La ville est truffée de caméras « intelligentes » capables de lire sur les lèvres à 200 mètres. Voir également notre article La révolution numérique menace notre liberté). Bertrand de Jouvenel auteur de Du pouvoir, disait que le propre du pouvoir est de toujours vouloir s’étendre, en connaître davantage sur les gens, contrôler davantage les rapports sociaux, limiter l’option des citoyens, prétendument pour notre bien mais assurément pour le sien. 

Le centrisme autoritaire porté par Emmanuel Macron est une idéologie qui en réalité n’innove en rien en ce qu’elle n’est que la continuation du citoyen isolé, de la société « collection d’individus » conçue par les idéologues des Lumières (voir nos articles Philosophie des Lumières, dont l’Acte III : des citoyens isolés et inorganisés). La « collection d’individus » est le cœur idéologique de la société issue des Lumières, c’est un élément fondamental insuffisamment compris de la population. Dans ce prolongement, le centrisme autoritaire voit les sociétés ainsi composées : des individus (à la rigueur des minorités communautaires) et au-dessus une technostructure qui régule le tout à travers le droit comme instrument d’ingénierie sociale. Mais les peuples n’apparaissent pas dans cet espace mental, les civilisations, les cultures n’y apparaissent pas davantage.