L’Ecole Nationale d’Administration a été créée au sortir de la Deuxième Guerre mondiale pour fournir des cadres de qualité au redressement du pays. Elle a en effet accompli cette mission dans un premier temps. Elle a aussi été très décriée depuis. Ses élèves, une fois en poste, sont les courroies d’application sur le territoire de la politique du gouvernement, donc de tous les mauvais coups décidés par le pouvoir contre nos intérêts. Le déversement de populations extra-européennes dans les campagnes et les villages voulu par Emmanuel Macron, ce sont des préfets énarques qui la pilotent. Le loyalisme des énarques envers le pouvoir, tant qu’un pouvoir est malsain, en fait donc des agents directs contre lesquels une Résistance, un mouvement de libération émergent, se heurteraient.
Olivier Saby est un homme qui a fait l’ENA. Et il a tiré de sa scolarité un livre publié par Flammarion en 2012 et titré Promotion Ubu Roi, Mes 27 mois sur les bancs de l’ENA. D’entrée de jeu, on redoutait un de ces témoignages amers dus à des diplômés qui se sont trompés d’orientation. Et le style du livre, un récit sous forme de journal, faisait craindre un exercice narcissique comme il en pullule sur les blogs. Aucune de ces interprétations n’était la bonne.
Pour la première fois, un diplômé de l’ENA entreprenait de nous conter par le menu ce que furent sa vie et ses cours. Il ne s’agissait donc pas, non plus, du énième livre proposant les réformes à apporter à l’auguste institution. C’est un livre qui nous donnait à voir en direct la médiocrité du programme de l’école, en nous immergeant dans la scolarité, et le corporatisme méprisant d’une caste de mandarins convaincus de représenter encore l’élite intellectuelle de la nation. Que décrit cet ouvrage ?
L’obsession du classement
Beaucoup de choses dans ce livre laissent une impression glaçante. On comprend assez vite que c’est une école qui sélectionne 80 brillants jeunes gens via des épreuves impitoyables pour leur infliger par ensuite un cursus pitoyable. Olivier Saby parle de « vide abyssal de l’enseignement. » Un vide dont ils n’osent pas se plaindre parce que cela pourrait nuire à leur classement de sortie. L’obsession de ce sacro-saint classement, qui peut déterminer une carrière à vie, et que plusieurs gouvernements ont sans succès envisagé de supprimer, marque au fer rouge le cursus et l’ADN des diplômés. C’est un permanent sujet de conversation entre élèves, et anciens élèves. Quand Olivier Saby débarque en stage à l’ambassade de France à Beyrouth, l’une des premières questions que lui pose le n° 2 de l’ambassade, ancien de l’ENA, porte sur le classement qu’il vise. Et l’énarque de décliner aussitôt son propre classement, comme on donnerait sa carte de visite. Rebelote avec l’ambassadeur. Olivier Saby s’attend à être questionné sur les raisons de son choix du Liban. Au lieu de cela, la première question de Son excellence est : « est-ce que le classement est toujours en vigueur à l’ENA ? ». Monsieur l’ambassadeur est énarque (il donne bien sur aussitôt son classement) mais aussi fils et frère d’énarques. Il n’a pas la moindre idée du travail qu’il va confier à ce stagiaire, qui attendra 2 semaines avant de recevoir quelques instructions.
Le rejet de l’initiative et de l’innovation
Olivier Saby raconte la redoutable épreuve du « Thème d’observation » qui dure 8 heures, enfermé, sans pouvoir bouger, sans documents. L’examen porte sur le développement rural et sa place au sein de la mécanique européenne.
« Ce sujet nous est aussi inconnu qu’à une poule landaise. Mais ce n’est pas grave, l’important est juste que nous sachions pondre une résolution, en étant notés sur notre capacité à imiter des textes déjà existants et à singer leur formulation. L’erreur serait de faire preuve de créativité. La sanction serait immédiate ».
En cela les élèves suivent le conseil que leur a donné un tuteur de l’école s’ils veulent des bonnes notes : apprendre par cœur règlements, directives, décisions de la Commission européenne et avis du Parlement européen. « Pour réussir l’épreuve, pas besoin de réfléchir : vous devez connaître le format et le remplir avec les mots-clés adéquats ».
Chaque fois qu’Olivier Saby, seul ou avec quelques camarades, se risque à demander si on ne pourrait pas améliorer ceci ou cela, il s’attire une réponse du type « Pourquoi changer, on a toujours fait comme ça ». Il n’existe pas de résumé plus clair du conservatisme et de l’immobilisme. Est-ce bon d’instiller à forte dose une telle philosophie à ces futures élites ?
On pense ici à une autre grande école du Système, Science Po, et aux mots de Laurent Obertone, « La formation de l’oligarchie même est tout à fait dévirilisée. Selon la légende Wellington disait que l’Angleterre avait remporté Waterloo sur les terrains de jeu d’Eton. Combien de batailles la France va-t-elle perdre à la machine à café de Science Po ? ».
Il faut ménager ses arrières
Plus radical est le : « pas d’initiatives, ça risque de nous desservir ! » L’auteur raconte son stage à la Communauté Urbaine de Brest, avec d’intéressantes missions qui lui montrent le mépris de l’État pour les collectivités locales. Doit-il en faire la remarque au directeur des stages venu l’inspecter, en grande pompe, sur place, qui est surnommé « Le Revizor » ? Olivier Saby a appris à s’autocensurer :
« Ne pas oublier que l’inspecteur qui me note à la fin de mon stage sera peut-être demain amené à faire appel à moi lorsqu’il accédera à une préfecture ou à un cabinet ministériel. C’est le problème du circuit fermé. L’inspecteur des stages sera préfet, chef de cabinet après-demain… Qui sait. Il faut ménager ses arrières, ne jamais faire obstacle aux règles qui ont fait les carrières de nos juges et pairs, se glisser dans le courant et se laisser entraîner ».
Saby a plusieurs fois voulu prendre des initiatives, seul ou avec des camarades, pour se plaindre des cours. Comme ce jour où un cas sur l’hôpital est traité par un intervenant du Quai d’Orsay « qui ne connait pas grand-chose à la problématique santé et découvre le dossier comme nous ». Chaque fois il s’est fait contrer par d’autres élèves sur le mode « Tu es fou, ça va être inscrit à vie sur ton dossier, ça pourrait plus tard te barrer l’accès à certains postes ».
« Vous serez grillés »
Retour à l’ENA : à l’occasion d’un exercice, Olivier Saby veut, avec deux collègues, suggérer par écrit une innovation : fondre les trois grandes écoles d’administration (ENA, Fonction publique territoriale, Fonction publique hospitalière) en une seule : les élèves choisiraient leur spécialisation en cours d’études, mais il y aurait un socle de valeurs communes avant de s’orienter. Des camarades le dissuadent de publier cette proposition : « Cet article risque de se retourner contre toi. Ils vont l’intégrer à ton dossier et il te suivra pendant toute ta carrière ».
Plus amusant. Saby échoue à faire baptiser la promotion « Ubu Roi ». A défaut les élèves votent pour « Promotion Badinter ». Lors de la cérémonie de photo de promotion qui se déroule à Strasbourg, Olivier Saby et quelques acolytes proposent que des élèves portent le costume alsacien. C’est la bronca : « Vous êtes complètement fous. Si un journal sort cette photo le jour où l’on pensera à vous pour un ministère, vous serez grillés ! ».
« On vit quand même bien sans chauffeur à plein temps »
Le bêtisier que nous présente Olivier Saby mérite vraiment le détour, dans lequel Ubu le dispute à Courteline. On y croise un conseil en communication qui « vend du vent avec talent » à 1200 euros la journée à la Communauté Urbaine de Brest. Chargé d’inventer une campagne de promotion, il a « un putain d’avis sur la question » et, au bout de 8 mois, propose une idée lumineuse : prendre pour axe de communication l’océan.
On y croise un ministre, Alain Joyandet, en mission de coopération au Liban, se comportant en véritable mufle à l’égard d’une directrice d’école, refusant la part du gâteau qu’elle lui offre, sur lequel était écrit « vive la francophonie, vive la France ». Seul l’intéresse l’exemplaire de L’Equipe que lui a subtilisé l’ambassadeur.
On y entend la directrice de la formation raconter : « Quand j’ai quitté la préfectorale pour venir à l’ENA, j’ai d’abord eu un choc car on m’a expliqué que j’allais partager un chauffeur avec un autre membre de la direction. Et puis avec le temps je m’aperçois que finalement, on vit quand même très bien sans chauffeur à plein temps ».
Ou encore cette énarque qui dit au sujet des élections présidentielles « si on pouvait limiter le droit de vote aux polytechniciens et aux énarques, la France tournerait mieux ».
Et cette veuve éplorée qui se désole : « Dire que mon époux regrettait encore, deux jours avant son décès, les quelques points qui l’avaient séparé de l’Inspection générale des finances ! ».
Ce livre nous apprend ceci : les énarques sont formés à administrer et gérer, certainement pas à inventer et innover. On ne les a aucunement préparés à être stratèges, imaginatifs, audacieux, courageux. On leur a même instillé les vertus inverses. Or tous les leviers de l’état et des politiques publiques sont aux mains d’énarques. Comment s’étonner que la France patauge dans le conservatisme, la crainte des réformes, un conformisme désespérant.
En lisant ce témoignage, on comprend ces incroyables bourdes que font régulièrement les Inspecteurs des Finances, les plus brillants diplômés de l’ENA, à Bercy. Pour exemple, l’affaire de la taxation des créateurs de Start Up qui a conduit à la révolte des « Pigeons ». Il est clair que les énarques n’ont pas la moindre idée des ressorts qui animent les créateurs d’entreprises ni des flux de financement de la création et de l’innovation. Il n’y a pas de divorce entre l’État et l’entreprise en France, mais entre certains énarques et l’entreprise. Ils ont été formés sur deux planètes qui n’ont rien à voir. Si dans un Master Business Administration (ces programmes de formation au management de troisième cycle qu’on enseigne, comme à l’ENA, à des participants de 27 à 35 ans souvent dotés d’une première expérience), on professait comme à l’ENA, les élèves se révolteraient dès le premier jour. On a l’impression à lire Olivier Saby qu’à l’ENA, les élèves sont infantilisés, effarouchés, lobotomisés.
L’ENA a été dissoute par Emmanuel Macron en 2021… pour être remplacée en 2022 par l’INSP (Institut national du service public). Une de ces opérations caractéristiques du « bougisme », poudre aux yeux habituelle en France pour donner l’illusion de l’action et de la réforme, mais on peut douter que le tableau décrit par Olivier Saby ait disparu entre les murs de l’INSP.
