A rester donc de marbre…

Abordons aujourd’hui les ravages causés par la pensée chrétienne sur l’amour charnel dans la relation matrimoniale.

On connaît la définition et le rôle du mariage dans le christianisme. Par hasard ou effort, il pouvait être heureux au sens actuel du mot, mais sa vocation première n’était pas la félicité sensuelle ou sentimentale, c’était la création d’une famille, la production d’enfants, des héritiers, une lignée. 

On apprend à la lecture de Dominique Venner (Histoire et Tradition des Européens, 30 000 ans d’identité) que la confusion entre mariage et amour est une invention du romantisme, de l’époque bourgeoise et individualiste. Son échec fréquent en a montré les limites. Le mariage n’est pas considéré par l’Église comme le lieu d’épanouissement des sens. L’Église médiévale l’a peu à peu transformé en une sorte de cloître d’où la femme ne peut jamais s’évader.

Dans l’enseignement ecclésiastique, avant les timides efforts de François de Sales au XVIIè siècle et de son Introduction à la vie dévote, rien ne peut aider les pauvres humains à atteindre un peu d’amour et de volupté dans la vie conjugale. Contrairement à la pratique romaine du mariage de consentement, la règle est de ne pas se marier « pour son plaisir ». L’exemple venait de haut. Les personnages de Joseph et Marie n’ont jamais connu l’union charnelle ni le plaisir. L’Eglise en a déduit un modèle et des interdits visant le corps, « siège du péché ». L’amour dans le mariage doit rester modéré, et l’Église cite en exemple la parole de Saint Jérôme : « Il est adultère celui qui aime trop ardemment sa propre épouse ». Consternant.

Parmi les documents qu’il a étudiés, l’historien Georges Duby a mis en évidence des lettres de direction spirituelle adressées à une comtesse du Perche, épouse délaissée, par l’abbaye de Perseigne, monastère cistercien où l’on travaillait à la fin du XIIè siècle à l’édification des laïcs. Il en ressort que dans la personne humaine, selon les vues de ces joyeux ecclésiastiques, il y a l’âme et le corps. Dieu est propriétaire de l’un et de l’autre. Mais en vertu de la loi du mariage qu’il a instituée, si le mari est autorisé à jouir du corps de sa femme, Dieu garde l’âme de l’épouse pour lui seul. La femme a donc pour ainsi dire deux époux. Il y aurait donc faute si la femme livrait son âme en même temps que son corps. Quelle est dès lors la recommandation donnée ? : « Quand l’époux de chair s’unit à toi, mets ta joie (mot qui désigne le plaisir charnel) à demeurer spirituellement fixée à ton époux céleste »*. Être « absente » parce que l’on pense à Dieu. À rester donc de marbre, commente sobrement Duby. On imagine aisément le tableau, pendant que Monsieur s’échine sur une bûche. On peut difficilement y voir un encouragement à la volupté mutuelle, et l’on imagine les ravages d’un tel enseignement.

Bousculée par la grande révolution de mœurs, l’Église a fini par implicitement renoncer aux anciens interdits visant la sexualité. Mais avant ce changement récent, longtemps les survivances de cette culture frigidifiante ont continué de perturber la vie des couples. Par réaction, elle a suscité les excès du sexualisme et du féminisme, aussi éloignés l’un que l’autre de l’épanouissement sensuel. Durant plusieurs siècles, la thématique du péché et la menace du salut sous condition ont amplifié les tourments des femmes et des hommes devant l’amour, ne les aidant nullement à s’assumer en tant que femmes et hommes en possession d’un corps autant que d’une âme.

*Georges Duby, Féodalité – Gallimard 1996, pp.1405-1406.