La question se pose à la fois pour ses fondements et pour la façon dont le pays vit sous son empire. Fabrice Bouthillon n’est pas de notre famille de pensée (il navigue plutôt dans des eaux catholiques). Mais il faut savoir reconnaître un propos pertinent, en l’occurrence sa brillante réflexion sur la légitimité de la République. Appliquant les mots de Dominique Venner, « piller dans l’époque tout ce que l’on peut convertir à sa norme », et puisque cette réflexion fait cause commune, nous en présentons donc l’essentiel.
CONSTITUER – définition : former un tout avec d’autre éléments, composer.
De 1789 à 1914, toute l’histoire politique du XIXème siècle s’explique par l’échec de la Révolution française. Le caractère dominant des cent-vingt-cinq années qui séparent ces deux dates est la perte de la légitimité. Le retour de légitimité pour le pouvoir, en l’occurrence la République, viendra d’un événement sans lien avec l’action et le résultat des révolutionnaires.
Échec de la Révolution française interrogerez-vous ? L’assertion semble aller contre le sens commun, tant l’idée contraire a été implantée dans les esprits par l’école républicaine au travers de la présentation militante qu’elle fait de la Révolution. Ne sommes-nous pas en République, preuve irréfutable du succès final des révolutionnaires ? Il faut pour le comprendre commencer par reconnaître qu’on ne sait plus très bien en France ce que « constituer » veut dire. Comme, depuis la Révolution, le pays a dû rédiger une nouvelle constitution à peu près tous les vingt ans, le sens de l’expression s’est affadi jusqu’à ne plus désigner qu’une simple réorganisation des rapports que les différents organes du gouvernement entretiennent les uns avec les autres.
Les hommes de 1789 s’inscrivaient dans une démarche de Créateur, de démiurge. Ils prétendaient agir à un niveau infiniment profond sur le plan idéel, celui où passe la distinction entre l’humanité dans l’état de nature, et l’humanité dans l’état social – lorsque à la liberté naturelle totale des hommes les uns vis-à-vis des autres (comme autant d’électrons autonomes), succèdent des relations désormais organisées par un contrat qui, créant des droits et des devoirs, établit entre eux une société. Quand le 17 juin 1789 les députés se proclament Assemblée constituante, il n’y va rien de moins que cela. Ils déclarent périmé le contrat social en vigueur sous l’ancienne monarchie, et décident en conséquence de s’atteler à la tâche d’en concevoir un nouveau, c’est-à-dire selon le terme, de « re-constituer » une société à la place de la précédente déclarée dissoute ; ce pourquoi ils se proclamèrent, au sens plein de l’expression, Assemblée constituante.
Le critère en fonction duquel il faut apprécier la réussite ou l’échec de leur projet est donc extrêmement simple : il suffit de déterminer si, oui ou non, ils sont parvenus à rendre à la France une constitution selon la définition du mot, donner à la France un corps idéel différent, sanctionné ensuite par un texte fondateur stable. Et la réponse n’en est pas moins simple, c’est non. On en voit l’évidence par un rapprochement lumineux entre les conséquences de la révolution américaine et celles de la française. Dans les Treize Colonies, la Déclaration d’indépendance aboutit en moins d’une décennie à l’adoption d’une constitution qui depuis lors est demeurée la même, par un succès incontestable de l’entreprise des Pères fondateurs. En France, la rupture de 1789 débouche pour plus d’un siècle sur une série d’avatars constitutionnels aux allures de danse macabre, qui témoigne d’une tragique impuissance à fonder. En France s’est opérée une véritable cassure de la tradition politique nationale, et donc une pure et simple dissolution du contrat social en vigueur auparavant, alors qu’en Amérique, la révolution s’est produite au contraire au nom du contrat social, pour la défense des droits immémoriaux des Anglais, qu’ils vécussent en Europe ou aux colonies. C’est ce qui fait la cohérence de la vie publique de Burke, défenseur des Américains et adversaire décidé de la Révolution française : no taxation without representation, aux yeux des Anglais d’Amérique le droit leur en était acquis depuis, au bas mot, la Grande Charte, et ce contrat social ancien, pour la défense duquel ils ont pris les armes, s’est bel et bien maintenu parmi eux par-delà leur Déclaration d’indépendance. Là où les Français, parce qu’ils avaient perdu le leur, ont dû créer ex nihilo une centaine de départements, les treize colonies établies par des chartes royales sont demeurées le cadre de la vie politique américaine ; là où la France a dû promulguer un code civil, les Américains ont conservé la Common law ; là où les Parisiens, pour changer le gouvernement, devaient au XIXème siècle procéder par voie d’insurrection, les dispositions ad hoc de la Constitution des États-Unis ont seulement prolongé le vieil impeachment du droit anglais. Ainsi, si éclatante soit-elle au regard de l’échec lamentable des Constituants français, la réussite des Pères fondateurs américains leur est au fond venue de ce qu’ils n’ont pas fondé : ils ont continué. Leur tâche, pour impressionnante qu’elle fût, n’atteignait pas aux dimensions titanesques que les députés du Tiers-État, dans une mégalomanie affligeante, ne craignirent pas de charger par la suite sur leurs épaules, et il n’est pas douteux que, si la rupture révolutionnaire avait été aussi profonde en Amérique qu’elle le fut ensuite en France, les conséquences en auraient été tout aussi désastreuses ; car l’entreprise des Constituants était, dès l’origine, proprement impossible.
L’essence de la politique des Constituants français est, en effet, de déclarer aboli l’ordre des choses qui existait jusqu’alors, pour entreprendre d’en établir un nouveau, au moyen d’un pacte négocié entre hommes égaux, dans la liberté absolue que permet, à dater du moment où la péremption du contrat social antérieur a été proclamée, l’absence de tout engagement réciproque préalable. Cette croyance en la possibilité pour l’homme de renvoyer au néant toutes les déterminations qui limitent hic et nunc sa liberté, et de recommencer son histoire à zéro à partir de cette « table rase », voilà la Gauche-en-soi ; or, elle repose sur un pur contresens, puisque l’idée d’un homme hors de tout contrat, qui serait donc dans la nature sans être aussi déjà dans la culture, est une contradiction dans les termes. « Parle et je te baptise », disait le cardinal de Polignac à un orang-outan : la différence spécifique de l’homme par rapport à la bête, c’est qu’il pense ; or la pensée est inséparable d’une langue, et la langue est un contrat. Je te comprends, tu me comprends, parce que, sur le sens des sons que toi et moi proférons, il y a entre toi et moi accord, c’est-à-dire contrat. Le caractère contradictoire en soi de la politique des Constituants saute dès lors aux yeux. Ils prétendent abolir le contrat social ancien, celui qui fonde toute société, pour qu’entre hommes libres et égaux, il en soit négocié un nouveau ? Soit : mais alors, si, par hypothèse, il n’y a plus de contrat, par hypothèse aussi il devrait ne plus y avoir non plus de langue, puisque la langue est un contrat ; s’il n’y avait plus de langue, il n’y aurait plus de pensée, puisque la pensée est inséparable de la langue ; et s’il n’y avait plus de pensée, il n’y aurait plus d’hommes, puisque la définition de l’homme est liée à la faculté de penser. Or, s’il n’y avait plus d’hommes, on ne voit plus comment des hommes pourraient, sur un pied d’égalité, négocier librement quoi que ce fût, et un nouveau contrat social encore bien moins qu’autre chose. L’entreprise révolutionnaire est donc incohérente dès le départ. Elle repose toute entière sur la conviction qu’il est possible à l’homme de s’émanciper absolument des multiples liens sociaux dans lesquels il est inséré, alors que cette liberté totale serait en fait incompatible avec son identité, qui est relationnelle. La nature de l’homme, c’est la société, au point qu’il est littéralement impossible de concevoir, ne fût-ce qu’une seule seconde, ce que pourrait bien être un homme hors de son sein. La conséquence en est, pour le malheur des révolutionnaires, qu’il n’est jamais possible en politique de repartir à frais totalement nouveaux, de faire véritablement du passé table rase, de re-constituer. Il n’est pas au pouvoir des hommes de fonder absolument, il leur est impossible de constituer la Cité : elle est toujours déjà fondée. La politique repose sur un donné préalable ; elle n’est pas quelque chose que les hommes se donnent, mais qui leur est donné ; non pas une dimension qu’ils constituent, mais qui les constitue.
Le contresens principiel de toute révolution rejoint en fait la démonstration que Kant a donnée, dans la Critique de la Raison pure, de l’impossibilité pour notre esprit de remonter jusqu’à l’origine. Car telle est bien l’ambition des révolutionnaires, puisqu’ils prétendent repartir en politique de l’instant primordial qui aurait précédé l’établissement de toutes les institutions : instant qui doit en fait nous rester pour toujours inconcevable. Étayée par hypothèse sur un passé originel qui en fait se dérobe, la politique des Constituants était encore vouée dès le départ à la faillite, parce qu’elle se flattait de déboucher sur un avenir qui ne pouvait pas non plus ne pas échapper à ses prises. Du moment en effet que les députés du Tiers-État déclarent aboli le contrat social qui avait existé jusque-là, ils prennent aussi l’engagement de reconstituer la société qu’ils ont proclamée dissoute ; c’est l’objet du symbolique serment du Jeu de paume. Pour qu’il soit tenu, il faut que TOUS les membres du pacte ancien le deviennent aussi du nouveau ; si tous n’y adhèrent pas, n’y en eût-il qu’un seul, l’échec sera patent : on n’aura pas reconstitué la société, on l’aura divisée en deux partis, celui des adversaires du pacte ancien et celui de ses défenseurs. Or, cet objectif d’unité totale est impossible à atteindre, car il exige, entre les sujets du régime antérieur renvoyés dans l’isolement métaphysique par sa dissolution, la réalisation d’une unanimité à laquelle il est clair dès le début qu’ils ne pourront jamais parvenir. En l’absence de tout contrat, ce qui est la situation que les Constituants ont prétendu sinon créer, du moins constater, il n’y a plus d’obligation ; le seul monde concevable de souscription au pacte social en préparation est donc l’adhésion volontaire. Or, pourquoi les partisans du régime ancien iraient-ils accepter le nouveau ? Ils n’y ont aucun intérêt ; et ils n’en ont pas non plus le moindre devoir, puisque le devoir supposerait un contrat, et que par hypothèse, il n’y en a plus.
Le nouveau contrat que les Constituants plaçaient en perspective de leur action était donc aussi inaccessible qu’était impensable le retour à l’origine sur lequel ils prétendaient la fonder ; et voilà pourquoi la France s’est retrouvée , à partir de 1789, dans l’état limbaire, intermédiaire entre l’état de guerre de tous contre tous, qui caractérise l’état de nature, et les rapports codifiés de l’état civil, qui est l’état de guerre civile. De 1789 à 1914, tous les vingt ans en France on dresse des barricades et on tue des hommes pour raisons politiques. De 1789 à 1799, c’est d’abord la guerre civile révolutionnaire proprement dite. Le conflit se ranime en 1815 ; en 1830 ; en 1848 ; en 1851 ; en 1870 ; en 1871 ; en 1898 encore avec l’affaire Dreyfus ; en 1905 avec la loi dite de Séparation des Églises et de l’État ; toujours le conflit découle directement de l’acte nucléaire des Constituants et de leur échec, inéluctable, à remplir les engagements que, de la secousse, ils avaient pris. Pour faire tenir ensemble des individus, il n’est en politique que deux forces, celle du droit et celle de la violence : ou la prescription, ou la proscription. Comme à partir de 1789 le droit ancien ne vaut plus, et que le nouveau ne vaut pas, c’est la Terreur qui s’impose. Le durcissement de la Révolution ne s’explique pas par un dérapage, par la guerre étrangère, en un mot, par la contingence : 1793 découle directement de 1789, la Terreur est impliquée par l’acte même de la dissolution de l’ancien contrat.
Pour sortir de cette situation, il a fallu attendre le premier événement qui, entraînant lui aussi deux ou trois décennies de carnages à l’échelle continentale, ait revêtu une ampleur comparable à celle de la Révolution française, et qui fut le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Ces deux cataclysmes entretiennent l’un avec l’autre un lien structurel extrêmement fort. D’abord parce que le deuxième a en France largement été voulu par les héritiers idéologiques du premier, non plus contre les Capet mais contre les Habsbourg. Ensuite, il est particulièrement net en France puisque c’est en 1914 seulement que se sont trouvées réunies les deux conditions que la Droite (les bourgeois libéraux faiseurs de 1789) avait posé à la refondation de la société, et que la Gauche était demeurée jusque-là bien en peine de réaliser. Il y faudrait l’unanimité disait Burke ; des forces supérieures à celles de l’humanité, disaient Louis de Bonald et Joseph de Maistre. Or, ce sont très exactement les deux composantes de « l’Union sacrée » apparue pour faire face à l’ennemi allemand ; le substantif « Union » porte l’unanimité, l’adjectif « sacrée » la surhumanité.
En conséquence, à dater seulement du moment où la recomposition d’août 1914 eut reçu la sanction de la victoire, la vacance de la légitimité qu’avait provoquée la Révolution, cessa, au bénéfice du régime sous lequel le phénomène s’opéra en 1789. La République devint alors aussi légitime en France que la Reine en Grande-Bretagne ou que la monarchie française avant 1789, mais ce n’avait jamais été le cas auparavant. La République est illégitime en France avant 1914 ; il faut le redire avec la plus grande force, tellement nous baignons dans l’évidence du contraire. C’est l’effet d’une espèce de rétroactivité historiographique : parce que de nos jours la République va de soi, l’idée est reçue sans examen qu’elle est le régime naturel de la France contemporaine à partir de 1789 ; on réécrit ce qui précède à partir de ce qui est. Elle est légitime, donc elle devait le devenir, donc elle l’a toujours été – tout cela appuyé d’ordinaire sur un progressisme naïf, d’autant plus capiteux qu’il n’est jamais explicite, et qui comprend toute l’histoire du pays, à partir de la Révolution, comme en mouvement vers la République. « En marche » est la République dans le nom initial du parti des macronistes. On ne sort pas de ce verbiage. Cette conviction est au fond la simple traduction historiographique de l’un des légitimismes en concurrence dans le pays au cours du XIXème siècle. Sa prégnance résulte de la mainmise des républicains sur l’Université après leur prise de pouvoir, qui leur permit d’imposer dans ses chaires leur façon de voir. L’histoire « officielle » est toujours écrite par les vainqueurs. Mais ce contrôle de l’école par le régime ne fut lui-même que l’une des formes que revêtit dans la vie politique française après 1789 l’omniprésence du centre, au double sens de la centralisation et du centrisme. La France souhaite être gouvernée au centre avait repris Giscard d’Estaing, tandis que la politique d’Emmanuel Macron est réputée être de « l’extrême-centre ». Plus la légitimité du pouvoir est faible, plus il faut que sa machinerie soit puissante ; de là, alors que l’Angleterre contemporaine pouvait pratiquer sans risque le self-government à tous les échelons du pays, et confier le maintien de l’ordre à des bobbies désarmés, s’installait ici la centralisation administrative extrême de l’État français et ses allures d’État policier. Un jour de 1906, Ferdinand Sarrien réunit autour d’un apéritif les politiques auxquels il songeait pour former son ministère. Il indique le plateau aux alcools à Clemenceau. « Que prenez-vous ? » lui demanda-t-il. « L’Intérieur », répondit Clemenceau : comme ce département conférait à son titulaire la direction de la police, qui servait à conserver le contrôle du centre, et de la préfectorale, qui en répercutait les impulsions sur les extrémités, dans la chimie explosive de la vie politique française du XIXème siècle, le flacon essentiel était bien place Beauvau. Mais le centrisme découlait des mêmes raisons qui rendaient aussi la centralisation inévitable. A partir de 1789, le pays est coupé en deux entre adversaire et partisans de la Révolution. Ce choix s’impose à tous : puisqu’il n’en est pas d’autre, si l’on veut parvenir au pouvoir il faut choisir son camp. Mais si l’on veut s’y maintenir, il faut aussi ne pas l’avoir choisi, car on ne gouverne pas un pays contre la moitié de son peuple (maladie française pourtant à l’œuvre et que nous évoquons dans notre article Du divorce français, sous la thématique Philosophie politique fondamentale). La pratique quotidienne des affaires doit donc aboutir à un centrisme contraint, assez souvent – mais pas toujours – honteux de lui. On se proclame de Gauche ou de Droite, ou gouverne au Centre, si bien qu’alors qu’en Grande-Bretagne, où, au centre, il y a le monarque, on assiste à une alternance régulière des conservateurs et des libéraux au timon de l’État, en France, où le Centre est impensable, la règle est que les pouvoirs croulent dès qu’ils optent exclusivement pour la Droite ou pour la Gauche. Ainsi des Ultra royalistes en 1814, du ministère Polignac en 1830, mais aussi de la République de 1848 ou de la Commune, tandis que parviennent à durer différents dosages centristes, monarchies selon la Charte ou Républiques conservatrices, à commencer, naturellement par nos deux Empires. La tradition fixe au 18 Brumaire la fin de la période révolutionnaire stricto sensu, et avec elle, celle des Temps modernes ; elle a raison. L’Empire le premier a emprunté la voie qu’ont dû expérimenter après lui tous nos régimes du XIXème siècle ; le premier, il a essayé de vivre à part égale sur l’échec de la Révolution et sur celui de la contre-Révolution. Brumaire n’est pas seulement la première des violences inaugurales sur lesquelles il faudra bien que s’ouvrent aussi les pouvoirs ultérieurs, ni la chute de Napoléon la première occurrence de l’effondrement récurrent de l’État français devant une violence supérieure à la sienne, l’espace intermédiaire étant déjà rempli par le fonctionnement de la centralisation administrative et policière ; beaucoup plus profondément, le recours au coup d’État administre la preuve qu’on ne croit plus à l’article essentiel de la dogmatique des Constituants, c’est-à-dire à la possibilité de refonder la société par un contrat. Toutefois le point capital est que l’Ancien Régime n’en revient pas pour autant : l’avenir radieux est inaccessible, mais le passé est irrestituable. Non seulement les Bourbons ne sont pas rétablis, mais encore le monarque nouveau qu’est Napoléon promulgue un code civil qui systématise les mêmes principes de 1789 dont sa politique constate par ailleurs la radicale insuffisance.
Source bibliographique (mars 2005) :

