La démocratie piétinée… pour la sauver !

Est apparue il y a quelques mois la question de l’utilisation par l’occupant de l’Élysée de l’article16 de la constitution, les pouvoirs d’exception présidentiels en état d’urgence, pour annuler l’élection présidentielle de 2027 et se maintenir au pouvoir, scénario cauchemardesque, après les dix ans de démolition qu’il aura infligé au pays. Cette hypothèse rejoint la petite musique qui se joue actuellement et nous dit que l’heure de la guerre, ou de la possibilité de la guerre, est venue. Dès lors, les autres clivages ne comptent plus, désormais chacun est tenu de trancher, de se positionner, être pro Otan/Europe/France, ou pro Russe ! Et celui qui est en désaccord avec le narratif officiel, est dès lors qualifié de pro Russe. Le pouvoir cherche à rebâtir l’espace public sur ce clivage nouveau. Cela est accompagné d’un appel à la mobilisation générale, de l’idée d’une confiscation possible de l’épargne.

Avec sa rencontre de trente chefs d’état-major de pays européens prêts à s’associer à son entreprise de présence en Ukraine, présence grosse d’une possible extension du conflit que négociateurs Américains, Ukrainiens et Russes tentent actuellement d’éteindre, Emmanuel Macron s’est habilement mis en scène et positionné (il n’est jamais en manque d’idées lorsqu’il s’agit réaliser un mauvais coup) dans le rôle du président de l’Europe, rôle qu’il est en train d’obtenir indirectement, et de chef de guerre.

La morale publique se modifie, donc. Il y a désormais les « patriotes » et les « traîtres ». Dès lors, deux choses commencent à poser problème :

La liberté d’expression, car celui qui l’utiliserait pour dire autre chose que le récit imposé par l’oligarchie politico-médiatique, avec ses slogans du moment, ses éléments de langage, son storytelling, est désigné comme étant au service de la Russie, de la capitulation, de la défaite. Selon le palais et ses relais, ceux qui sont sceptiques par rapport à la nécessité de la guerre à venir contre la Russie, utiliseraient la liberté d’expression pour démoraliser la France. Et l’on commence en ce moment dans le journalisme de gauche (portez votre regard du côté de Laurent Joffrin) à faire la liste des agents de Moscou. La passion de la liste est une passion de gauche. Elle prépare le bannissement de la vie publique, ou la mise derrière les barreaux.

De la même manière, la démocratie pose problème. Car la démocratie c’est la division des opinions dans le contexte actuel, or nous devrions nous rassembler et nous unir autour du lider maximo élyséen, dans cette possibilité d’un effort commun et celle d’un engagement contre la Russie. Que fait actuellement l’oligarchie de Bruxelles quand la démocratie ne donne pas les « bons résultats », les résultats qu’elle attend ? Elle l’écarte, on vient de le voir en Roumanie, et on commence à en parler pour la France. Sur France Info hier on a pu entendre « au-delà de la menace russe sur le plan militaire, il en est une autre qui inquiète tout particulièrement l’exécutif, la menace numérique avec le risque d’ingérence de Moscou dans les prochains scrutins, à commencer par la présidentielle de 2027, le détournement des réseaux sociaux à des fins électorales figure parmi les premières préoccupations de l’Élysée ». Reformulons : si un parti « anti-système » réussit à percer en 2027, dans les faits ce ne serait pas parce qu’il aura été capable de développer une stratégie et de répondre à des attentes de l’électorat, mais parce qu’il aura profité de la propagande de Moscou. Et que doit-on faire quand on considère qu’il y a une ingérence étrangère ayant permis la victoire d’un parti lors d’une élection ? on annule l’élection. Un communiqué comme celui de France Info est un appel à préparer l’annulation possible d’élections.

En résumé : la guerre arrive, il faut s’unir, le chef de guerre est là, les états-majors sont avec lui, ceux qui ne se rallient pas fracturent la société, la démoralisent, ceux qui ne portent pas les bons slogans sont des agents de Moscou, des traîtres, et les partis qui pourraient avoir une ascension dans les circonstance présentes sont en fait manipulés par la puissance étrangère ennemie. Il se peut qu’un tel environnement soit plus ou moins démocratique, mais on nous dit que c’est au nom de la démocratie.

Faut-il suspendre la démocratie pour sauver la démocratie ? Il y a un problème derrière cet argument, c’est celui de savoir ce que l’on entend par démocratie. Si l’on entend un système d’organisation honnête de la compétition électorale se réclamant de la souveraineté populaire pour formuler des préférences collectives, la démocratie consiste dès lors à respecter les différents partis par lesquels s’exprime la souveraineté populaire, elle implique dès lors une liberté d’expression maximale pour que la diversité des points de vue se fasse entendre. Mais on comprend que la démocratie dans l’esprit de l’oligarchie européiste mondialiste, ce n’est pas ça, c’est les « valeurs » démocratiques, celles qu’elle a elle-même définies, qui sont beaucoup plus difficiles à identifier, dont l’oligarchie peut se parer, disant dès lors à ceux qui ne sont pas d’accord avec elle qu’ils sont antidémocratiques. Quand on est dans cette logique, c’est la meilleure manière de confisquer politiquement, médiatiquement, culturellement, le pouvoir, en disant que la démocratie ne consiste pas à donner la parole au peuple que l’on dit manipulé, dont on considère qu’il a tort, qu’il est « haineux », désinformé. Orwell aurait adoré le moment.

Au milieu de tout cela, on peut constater la remarquable domestication d’une bonne partie de la presse, qui dans les circonstances s’est convertie immédiatement à cette logique de diabolisation de la possibilité même du débat. La partie est claire, elle consiste dans l’évocation d’une menace pour l’Europe née à l’Est, menace que rien ne prouve dans les faits, et à son instrumentalisation au service d’une réduction des libertés publiques et de la démocratie dans nos pays. Nous sommes dans un moment où au nom du sauvetage de la démocratie qui serait menacée, on piétine la démocratie comme jamais.

Alors quid de l’article 16 ? Sa lettre nous dit que lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacés d’une manière grave et immédiate, et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances. Donc théoriquement selon son bon vouloir, si l’occupant de l’Elysée jugeait que la France est dans une crise, une menace existentielle répondant à ces critères et qui justifierait l’appel aux pleins pouvoirs, il pourrait le faire.