Et on ne peut que s’en réjouir, même s’il agit encore. Le marxisme culturel ayant triomphé de trop, bien trop, de cervelles en Occident, l’anticommunisme conserve chez elles une connotation péjorative. Pour une bonne partie du troupeau endormi et formaté par la scolarité républicaine aux mains de la pensée gauchiste, être anticommuniste demeure encore une hérésie, en même temps qu’une insulte : « Un anticommuniste est un chien » (Jean-Paul Sartre). Derrière l’étiquette infamante se profile la chasse aux sorcières qui lui est consubstantielle. Dans ce contexte de mainmise du marxisme culturel, ce dernier est parvenu à faire de l’anticommunisme la meilleure sauvegarde du communisme puisqu’il en interdisait la critique sous peine d’être voué aux gémonies. Hier il s’agissait de défendre l’URSS et ses régimes satellites, ultérieurement de sauvegarder l’idéal communiste mais l’anathème est aussi efficace : hormis « l’extrême-droite », peu osent encore se revendiquer anticommuniste. Des personnalités politiques telles que Dominique de Villepin ou Xavier Bertrand, que les aveugles (il en existe toujours) croient être de droite, clament ouvertement préférer voter pour un communiste en cas d’absence d’un candidat « modéré » afin d’empêcher le Rassemblement national de remporter une élection. Mais les choses sont en train de changer. La chape de terrorisme intellectuel qui protégeait le communisme est aujourd’hui largement fissurée.
Car existe-t-il une autre manière d’estimer un système qui, partout où il a été appliqué, sans exception aucune, n’a produit que drames humains et ruines matérielles ? Serions-nous condamnés à proclamer haut et fort que ce bilan catastrophique n’est qu’une péripétie dans la longue marche de l’humanité vers le paradis rouge ? Ce qui reviendrait à admettre un négationnisme chargé d’exonérer le communisme de ses crimes. Pourquoi accepterait-on ce négationnisme qui cherche à libérer l’utopie communiste du terrible passif de « l’expérience » – soviétique, maoïste, cambodgienne, albanaise et autres – afin qu’un nouvel essai soit possible ? (au titre de l’argument risible : « ce qui a été appliqué n’était pas le vrai communisme, mais un dévoiement). Ou pour reprendre une expression triviale, faire en sorte de ne pas jeter le bébé socialiste avec l’eau du bain soviétique généré par une poignée d’ashkénazes illuminés et sanguinaires ? La bataille qui se livre autour de ce passé tient donc en l’espoir pour les communistes, socialistes, gauchistes de tous poils, à croire toujours et encore aux lendemains qui chantent.
Blocages idéologiques, aveuglements volontaires, ignorances et bien sûr indifférences : multiples sont les causes qui expliquent que tant de nos contemporains soient passés à côté de la tragédie communiste sans la voir. Et alors que l’on sait désormais, les mécanismes qui ont si longtemps servi à idéaliser le socialisme réel demeurent tout de même en place, qu’ils soient ancrés dans les habitudes intellectuelles ou entretenus par quelques nostalgiques. Relativement à la connaissance de cette tragédie, et à celle des innombrables complicités qui ont permis de la masquer, l’histoire doit, pour les partisans de l’utopie, être occultée puisqu’il en va de la sauvegarde de celle-ci, de son avenir même. L’intention n’est pas toujours exprimée mais le dispositif est toujours en place pour que les 100 millions de morts du communisme, chiffre de très loin inégalé, à travers le monde finissent par passer pour pertes et profits dans la quête de ce Graal moderne qu’est l’émancipation du genre humain promise par le marxisme-léninisme que combattirent l’Allemagne du IIIe Reich, l’Espagne de Franco, l’Italie de Mussolini et le Japon de Hirohito, nations aux leaders lucides sur le sujet.
Arriération de la Russie tsariste, échec des révolutions européennes qui devaient venir en aide aux bolcheviks, ou encore dégénérescence du système en un capitalisme d’État : bien des excuses ont été avancées pour justifier le gâchis soviétique. Comme si le principe de réalité ne pouvait avoir de prise sur l’expérience socialiste en raison d’un principe de plaisir (révolutionnaire) qui lui prévaudrait. Dès 1917, critiquer la révolution d’Octobre était stigmatisé par les bolcheviks comme combattre l’émancipation ouvrière en même temps que le « sens de l’histoire ». Cette aura protectrice s’est par la suite étendue aux autres pays socialistes, mais c’est avec la construction du socialisme en URSS qu’elle s’est forgée.
« Les bolcheviks sont des jacobins qui ont réussi » déclarait Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels. La filiation entre 1793 et 1917 est apparue dès le lendemain de la révolution d’Octobre, qui fut en réalité la prise de pouvoir par un coup d’état n’ayant rien à voir avec un quelconque élan populaire, exactement comme en France en 1789. Les bolcheviks, pétris jusqu’à l’ivresse de la Révolution française, se qualifiaient eux-mêmes de jacobins-prolétariens nous apprend l’historien Stéphane Courtois, spécialiste s’il en est du communisme puisqu’il en fut partisan avant de s’en délivrer. La Révolution française, elle aussi, fut une minorité dictatoriale. Les comités municipaux de 1789, puis les comités révolutionnaires, en France comme en Russie, ont employé des procédés qui faisaient dire partout en Europe et même dans le monde, en ce temps-là, que les Français étaient des bandits. Les artisans de la Révolution française ont réussi ainsi. Toute révolution est l’œuvre d’une minorité déterminée. Jacobinisme et bolchevisme sont au même titre deux dictatures de classe, opérant par les mêmes moyens, la terreur, la réquisition, les taxes, et se proposant un but semblable, la transformation de la société selon leurs vues, et non pas seulement de la société russe ou de la société française, mais de la société universelle. En 1920, Marcel Cachin envoyé à Moscou comme délégué du Parti socialiste français au IIe Congrès mondial de l’Internationale communiste, ayant bien retenu de ce qui lui avait été présenté, y proclame lui aussi : « Les bolcheviks sont les jacobins de la révolution prolétarienne. Nous n’avons qu’à nous remémorer notre passé national pour trouver toutes les justifications des procédés de violence et de terreur qui s’imposent à toute classe qui veut prendre le pouvoir, s’y maintenir, asseoir définitivement le régime social de l’avenir ».
La Terreur ? C’est la faute aux circonstances. Sous la menace des nostalgiques de l’Ancien Régime (les émigrés de Coblence), et après la défection de certains de ses fils (Dumouriez), la Révolution française échappe aux bourgeois qui l’avaient commencée pour tomber dans les pattes de l’ultra-gauche de l’époque, et bascule dans la Terreur en 1793. La révolution bolchevique est pareillement obligée à des mesures d’exception face à l’hostilité extérieure et à la trahison. Ce quitus accordé à la violence révolutionnaire devient le credo des défenseurs de la Russie bolchevique puis de l’URSS, y compris en pleine terreur stalinienne, à la fin des années 1930. Les procès truqués, l’élimination des figures historiques comme Zinoviev et Boukharine, tout est justifié à la lumière du précédent français. Robespierre et Staline, même combat ! Pour les promoteurs de l’analogie il ne s’agit pas de confesser que toute révolution finit en dictature. L’école républicaine ayant fait du héros jacobin un mythe, et de la Révolution française un symbole, le régime soviétique doit être inondé de cette gloire-là. Présenter la révolution d’Octobre comme une continuation, et donc un acte positif, la fait bénéficier de la charge affective qu’éprouve pour 1789 tout être pétri d’esprit républicain. Plus encore, si la révolution bolchevique est l’enfant de la Révolution française, elle-même issue du siècle des « Lumières », comment serait-il possible de la condamner sans remettre en cause des idées qui sont les fondements de notre propre « démocratie » ? Remettre en cause ces idées à la source de tant de massacres : c’est précisément le travail que se refuse à faire l’idéologie du régime en France. Ce tronc historique commun qui court du milieu du XVIIIe siècle à l’aube du XXe a été savamment mis en avant, notamment par les communistes, comme le meilleur gage d’immunité critique. Il s’agit là d’un authentique phénomène de captation : pour les architectes de cette doctrine, dénoncer le totalitarisme soviétique reviendrait aujourd’hui encore à s’en prendre à une part de notre histoire.
L’utopie du « progrès » qui marque de son sceau toute révolution rouge depuis 1793 n’a fait que renforcer cette immunité. Selon l’historien américain Martin Malia dans La Tragédie soviétique (éditions du Seuil, 1995), « Les Lumières et la Révolution française ont, pour la première fois, donné aux hommes l’idée que l’histoire avait un but séculier, qu’elle fonctionnait comme un progrès. L’histoire conduisait d’abord l’humanité vers une maîtrise rationnelle, scientifique, de la nature, et ensuite vers une société rationnelle, égalitaire. L’expérimentation soviétique prétendait représenter le point culminant de cette logique de progrès ». Qu’on ait longtemps refusé de voir que les révolutions rouges du XXe siècle se soldaient par une régression totale des peuples qui avaient eu à les subir vérifie rétrospectivement le pouvoir de cette illusion. L’apport du marxisme a été en ce sens décisif qu’il renforça la logique de progrès qui aidait si bien à masquer la réalité.
« Nous ne connaissons qu’une seule science, la science de l’histoire » a dit Marx dans L’idéologie allemande. Le déterminisme qui anime le matérialisme historique a ainsi offert une caution scientifique aux révolutionnaires tout au long du siècle. Si la lutte des classes, moteur de l’histoire, et les contradictions internes au capitalisme doivent, selon les marxistes, conduire partout et en toute circonstance au socialisme, l’avènement de celui-ci est donc aussi irrésistible que les avancées du progrès sont irrépressibles. Les tables de la loi marxiste ont eu pour effet d’ériger l’histoire en dogme et de faire passer pour rétrogrades ceux qui doutaient du bien-fondé de tels raisonnements et de leur application puisqu’ils s’opposaient au « progrès », bienfait de l’humanité. Selon cette logique manipulatrice, comment condamner l’URSS puisque l’échec de l’entreprise serait celui du marxisme, donc de l’histoire elle-même ?
La prétention scientifique du marxisme, les axiomes universels dont il se targuait lui ont longtemps évité d’être évalué à l’aune de la réalité, et lui ont permis ainsi d’échapper aux remises en cause. Dans cet « air du temps » l’ayant transformée en vache sacrée chez les intellectuels et militants de gauche introduits dans les organes d’influence (Les Lettres françaises) et toujours complaisamment accueillis dans les médias, la révolution bolchevique, première du genre à se réclamer de cette doctrine, ne pouvait pas être condamnée pour la politique suivie puisqu’elle était l’émanation de cette science de l’histoire. Les intellectuels influencés par le marxisme devinrent aveugles face à la tragédie soviétique, retombant dans l’erreur que Marx avait pointée, juger les sociétés d’après leur idéologie et non d’après le sort qu’elles font aux hommes. C’est le même opium qui continue de nos jours à enivrer certains historiens dès qu’il s’agit de faire le bilan du communisme, alors qu’il a trouvé à se recycler dans une partie de la population sous le maquillage « écolo ».
