Miyamoto Musashi et Hiroshi Inagaki

Une fois n’est pas coutume, sortons momentanément de notre sujet de prédilection, la culture des Européens, pour évoquer aujourd’hui le Japon féodal et une grande figure de l’univers samouraï, Miyamoto Musashi.

La trilogie Samouraï, du réalisateur Hiroshi Inagaki, portant à l’écran le personnage de Miyamoto Musashi, est peut-être bien un des chefs-d’œuvre absolus du cinéma japonais. Très célèbre en son temps, on l’a complètement oubliée, aussi bien le film que le metteur en scène. Sauf au Japon bien sûr, et aux États-Unis où cette série obtint l’Oscar et où elle continue d’être constamment rééditée.

Inagaki, c’est un malentendu, car il fut l’un des plus grands réalisateurs japonais de tous les temps. Simplement sa carrière s’arrêta et surtout un de ses collègues qui travaillait dans la même firme, un certain Akira Kurosawa, éclipsa son aura et le fit progressivement disparaître.

Aux États-Unis on a souvent comparé cette série à Autant en emporte le vent. A cela deux raisons. Autant en emporte le vent est un best-seller d’avant-guerre qui devient un film à succès, qui prépare la guerre en somme et qui raconte ce qui va se passer. Le film sortira en France en 1945 et tout le monde se reconnaîtra dans ce conflit où les individus sont pris dans la tourmente.

Même chose avec la trilogie Samouraï. C’est une guerre plus lointaine, nous sommes en 1600, et ce n’est pas le Sud contre le Nord mais l’Est contre l’Ouest. Ils se battent, et leur destin va les amener à devenir eux-mêmes.

Mais ce qui est à noter, c’est que dans Musashi c’est le héros qui va progressivement devenir un samouraï d’envergure. La différence vient en quelque sorte des couples, ou plutôt d’un triptyque. Dans Musashi, le héros c’est le samouraï qui va hésiter entre deux femmes et devenir le samouraï ultime. Dans Autant en emporte le vent, comme tout le monde le sait, Scarlett hésite entre Rhett Butler et le petit blondinet, et à la fin c’est elle qui devient la femme véritable, forte qu’elle n’est pas au début. Et en fait ces deux films racontent la même chose. Des destins collectifs, des batailles décrites dans tous les détails, et progressivement on oublie ces batailles collectives pour ramener l’action à l’intime. C’est peut-être pour cela que la trilogie Samouraï, à un moindre degré, fut un succès aux États-Unis tout comme Autant en emporte le vent.

Mais maintenant parlons du héros, Miyamoto Musashi, de son vrai nom Shinmen Bennosuke, qui a vraiment existé. Musashi, c’est un peu Cyrano de Bergerac. Il a été écrivain, poète, et surtout sabreur. Son père était Samouraï et lui a appris à se battre avec le sabre de bois. On raconte d’ailleurs que pendant ses premiers combats il a gagné contre de fines lames avec son sabre de bois. Combattant en duel, il tua pour la première fois à l’âge de 13 ans. Il participa au premier grand conflit entre l’Est et l’Ouest, et à la bataille de Sekigahara (il avait 16 ans) lorsque son camp perdit, il devint un rônin, un samouraï sans maître, et il parcourut pendant des années le Japon à la recherche de conflits à venir. On raconte qu’une fois il battit 20 samouraïs et qu’il les coupa en morceaux avec un seul sabre. Il défia et anéantit à lui seul la totalité de l’école d’escrime Yoshioka, en se battant contre 60 combattants ou davantage (certaines sources mentionnent qu’il aurait tué 79 disciples du style Yoshioka lors de l’escarmouche aux pieds du Pin Parasol, au temple d’Ichojô-ji de Kyoto. C’est là qu’il inventa un art nouveau avec l’utilisation de deux sabres à la fois, une école qui existe et que l’on enseigne encore aujourd’hui. En 1637 il redevint samouraï, et combattit pour les Ogasawara. Avec ses troupes il tua 36 000 hommes. Il participa au siège du château de Hara en 1638, lors de la révolte des chrétiens (voir notre article Comment le Japon s’est préservé du christianisme). Puis il se retira pour devenir poète, calligraphe, romancier, écrire des essais comme La Voie du Sabre. Il est resté une légende encore aujourd’hui, et aussitôt le théâtre Nô s’empara de lui avec une pièce qui donna peut-être l’idée plus tard d’en faire des films.

Représentation de Miyamoto Musashi

Inspiré sans doute par la pièce Nô à la fin du 19e siècle, Eiji Yoshikawa en tira le roman le plus connu à ce jour de la littérature japonaise, La Pierre et le Sabre. A la fin des années 1940, Hiroshi Inagaki va faire une première adaptation en noir et blanc de cette saga, puis Kenji Mizoguchi jeune metteur en scène s’y collera, il y aura ensuite d’innombrables adaptations. Hiroshi Inagaki est né en 1905, il a donc commencé à tourner au temps du cinéma muet puis des premiers films parlants. On dit qu’il a été une inspiration pour les metteurs en scène plus tard, comme Yasujiro Ozu ou Mizoguchi.

Inagaki va découvrir un jeune acteur ancien soldat à l’air revêche qui s’appelle Toshiro Mifune, qui sera repéré par un autre jeune metteur en scène de la firme Toho, Akira Kurosawa. Mais à l’époque la star, c’est Inagaki, il fait un film en couleur alors que les Sept Samouraïs la même année seront en noir et blanc. Ensuite sa carrière va péricliter car Kurosawa lui fait de l’ombre. Kurosawa est connu à l’extérieur du Japon peut-être parce qu’il a bien regardé les films étrangers, les films de John Ford entre autres, et qu’il essaie de mélanger le style japonais classique et une certaine influence occidentale. Inagaki qui avait inventé le Chanbara (le « film de sabres ») tourna régulièrement jusqu’aux années 1960. Puis ses films coûtant trop cher, Kurosawa ayant pris son étoile si l’on peut dire, d’autres metteurs en scène de la jeune vague du cinéma japonais arrivant, sa carrière va décliner et il va sombrer dans l’alcoolisme. Il fera encore un film dans les années 1970, et il mourra en 1980 suite à un alcoolisme frénétique qu’il entretenait depuis des années.