La paix peut être dangereuse

Le conflit, la révolte, nuisent, au travail, à la productivité, à la bonne marche du Système globaliste, lequel a besoin uniquement d’un travailleur consommateur, contribuable, docile (ce que fournira à la gouvernance la philosophie des Lumières et la Révolution de 1789, voir notre récent article Des citoyens isolés et inorganisés, répertorié sous la thématique Philosophie politique fondamentale), indifférencié et interchangeable.

On le sait, la permanence de ce spécimen d’homme exige qu’il soit sans cesse diverti, écarté des sujets fondamentaux, manipulé, entretenu dans la bêtise, shooté. Tout l’outil médiatique audiovisuel concourt à cela. La consommation effrénée de cannabis dans laquelle ont sombré les Français, aussi. Les auteurs de science-fiction et d’anticipation avaient bien cerné le sujet, avec la distribution de Soma dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ou avec des machines auxquelles se connectent les gens pour s’offrir un moment d’évasion de leur univers sordide.

Le pion systémique doit donc être en paix. Cette passivité du troupeau coïncide, mais est-ce un hasard (nous répondons par la négative), avec celle que poursuit le millénarisme messianique hébreu, qui pose la Paix mondiale en préalable pour les Juifs au retour de leur messie, le Machia’h, qui rétablira le royaume de David dans lequel le « peuple prêtre » règnera sur les nations déclassées. Mais certains nous diront, argument classique et éculé, que nous ne comprenons rien et sommes d’affreuses victimes de la parano conspirationniste et de la théorie du complot… Funeste programme, dont en réalité l’application est déjà bien avancée. Or, nous pensons avec Oswald Spengler que le pacifisme est une condition terminale. Nous pensons qu’il n’est qu’une façon de désarmer moralement celui que l’on veut soumettre. C’est ce à quoi aboutit tout le message chrétien. Dans le monde réel, le « struggle for life » est impitoyable. Or, le pacifisme nie les instincts vitaux élémentaires de préservation. Dans le monde réel, celui qui baisse la garde le premier ouvre la voie à sa propre destruction, l’autre n’a plus qu’à le « baiser » (un peu de vulgarité explicite parfois a du bon) avec le sourire. Celui qui engage le combat a au moins une chance de l’emporter, quand celui qui ne livre pas bataille est déjà vaincu.

En pointe aujourd’hui dans la construction d’un monde pacifié basé sur la religion de la consommation, on trouve les colosses qui font tourner le numérique. Tous les deux mois, peut-on lire dans L’Homme Nu*, à Mountain View en Californie, au siège de Google, l’employé numéro 107 organise un mindful lunch, un déjeuner méditatif. Ses collègues de travail sont invités à manger en silence au son des cloches de prière. Sur la carte de visite de Chade-Meng Tan, il est mentionné comme fonction « Chic type ». Le quadra d’origine singapourienne est le M. Bonheur de Google, celui qui apprend aux autres employés à gérer la pression et les aide à atteindre un « état d’esprit optimal ». C’est le bonheur que nous promet déjà Wisdom 2.0, puisque, dans cette philosophie pseudo-bouddhiste qui prône la « zen attitude », colère, conflit, révolte sont considérés comme nocifs ; comme autant d’obstacles au bien-être. C’est ce que décryptait Jacques Ellul, dans Le Bluff technologique (éditions Pluriel – 2012) : « Le grand dessein, c’est que, avant tout, il n’y ait pas de conflits. Ni conflits à l’intérieur de l’individu, avec lui-même, ni conflits dans son groupe proche, ni conflits avec les corporations avec lesquelles il travaille, ni conflits avec les instances politiques. » On s’en doute, la chose est « un peu moins » altruiste qu’elle ne veut bien le prétendre. Elle est l’inverse de la vision des Grecs anciens pour qui le conflit était l’occasion de se révéler, de tester ses limites, sa résistance, d’éprouver son courage, l’homme ne pouvant se construire que dans la confrontation avec les autres et avec soi-même. La sagesse 2.0 ou comment tuer dans l’œuf toute envie de révolte. 

En matière de pacifisme, il faut noter la clairvoyance de Nietzsche sur la nocivité bouddhique. Pour lui, seule la gravité tragique qui dès l’Antiquité grecque a accompagné la Geste de l’homme européen, de l’homme blanc, peut rendre à celui-ci sa grandeur, et le sauver de la béatitude niaise que l’on retrouve chez les réjouis de la crèche et chez les adeptes de Bouddha. Nietzsche lui oppose une sagesse néo-païenne, dite « tragique ». Si « tout est souffrance » comme le prétend Bouddha, nier la souffrance c’est donc nier la vie : la sagesse tragique implique la « volonté de souffrir », non, certes, que souffrir soit bon en soi, mais, parce que, sans la souffrance, rien de grand ne se fait.

On vient de le voir, selon la vision de notre tradition antique, l’homme ne peut se construire que dans la confrontation avec les autres. Un homme non construit est donc un homme sans résistance, manipulable, perméable, à qui l’on peut imposer n’importe quoi. Ce type d’homme est le rêve absolu de l’oligarchie politique. Avec lui, aucun mouvement de contestation, aucune menace contre son pouvoir et son action.

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*L’Homme Nu, la dictature invisible du numérique, éditions Plon Robert Laffont.