Plus l’effondrement d’un empire est proche, plus ses lois sont folles

En démocratie française en 2024, celui dont on sent qu’on finira par ne plus pouvoir le vaincre « à la loyale » dans les urnes (95 % des 36 000 communes de France avaient placé le Rassemblement National en tête lors des dernières élections législatives européennes en Juin 2024), on l’élimine purement et simplement de l’équation par anticipation. Le Système assume désormais ouvertement comme légitime d’empêcher ses concurrents de concourir tout en se prétendant toujours démocratique, ce qu’il n’est plus de longue date désormais (il ne l’a jamais été en réalité, voir entre autres notre article Sommes-nous en démocratie ?*, mais n’a pas l’honnêteté de le reconnaître. Le nombre grossit de ceux qui ont compris que la conception de la démocratie pour cette mafia républicaine qui se partage le pouvoir et agit contre les intérêts de la France depuis cinquante ans ne vaut que dans l’entre-soi. Pour l’honnête homme, c’est en cela, en cette hypocrisie, que ce Système est insupportable, suscite l’indignation et un rejet viscéral.

Le réquisitoire prononcé contre Marine Le Pen dans le cadre du procès des assistants parlementaires européens du Rassemblement national (faits datant de 2009 exhumés aujourd’hui avec un vice remarquable) a fait l’effet d’une bombe politique. Il vise, tout le monde l’a compris, à l’éjecter de la vie « démocratique » et l’empêcher d’être présente à la prochaine élection présidentielle, afin de sauver le cul d’un Système et d’un régime aux abois. Nous sommes dans un procès politique à part entière qui s’inscrit dans une histoire longue, plus d’une décennie, où l’on a vu à répétition des candidats, des figures politiques, des intellectuels catalogués « anti-Système » se faire expulser du jeu. Et c’est par ces purges répétitives, le dernier outil qu’il lui reste, que le Système se maintient, même s’il rompt toujours un peu plus son lien avec le peuple.

Le Système, ce sont des gens en connivence aux divers postes de commandement et de pression qui, sans besoin de se concerter, jouent naturellement dans le même sens. C’est une oligarchie polycentrée et polymorphe dont les composantes ont pour l’essentiel les mêmes intérêts vitaux, les mêmes représentations et les mêmes aversions. Il s’auto-reproduit à la façon d’un organisme vivant. Ses cercles dirigeants associent le haut personnel des médias, de la publicité, des affaires, de l’administration et de la politique, qui ont été façonnés dans le moule mental et social de la cosmocratie. C’est un mécanisme spontané du pouvoir et de ses servants pour traiter les « intrus », le Système se défend devant ce qui est présenté comme un corps étranger.

La tendance actuelle a commencé avec l’arrivée d’Emmanuel Macron en 2017, qui naît politiquement avec le « macronisme » sur le lynchage de François Fillon, vu à tort ou à raison comme un danger et dès lors visé par une cabale médiatico-judiciaire, Fillon éjecté du jeu politique par une mobilisation de forces considérables. Cette élection va porter sur des futilités instrumentalisées telles que des costumes offerts (comme si cela était un gage de l’incompétence d’un candidat), sur les critiques de livres de son épouse, effaçant les propositions des programmes des campagne, et propulsant le freluquet encore actuellement en poste parce que le Système sent bien à ce moment-là qu’il ne peut plus se maintenir autant qu’auparavant. Il va générer une figure qui est présentée comme la forme de la nouveauté absolue, qui renouvèle le jeu, et témoigne d’une capacité de manipulation des masses tout à fait significative. Emmanuel Macron l’emporte, et il va permettre à toute une caste de se maintenir derrière l’illusion du renouvellement. François Fillon est frappé d’interdit, et Marine Le Pen propulsée dans le rôle d’opposant principal, à la condition qu’elle ne puisse jamais gagner. Tel est le scénario. A partir de là, au clivage historique gauche/droite que nous connaissions s’oppose le clivage bloc central et périphéries qui sera formulé par Emmanuel Macron quelque temps plus tard en disant qu’il y a les progressistes et la « lèpre nationaliste ». Le bloc central change la donne politique en prétendant que tous les débats légitimes se tiennent dans ses rangs, aile gauche, centre, aile droite du bloc central, et que les autres oppositions sont inacceptables. Cette démocratie se passe dans les paramètres du bloc central.

En 2022, le régime a eu une véritable crise de panique en voyant qu’il peut perdre, que la lèpre peut l’emporter. Il faut dès lors trouver à décapiter cette opposition, anéantir son leader, ruiner son parti, en réinterprétant les règles du parlement européen, pour évacuer une fois pour toutes la figure principale de l’opposition et permettre au Système de se reconsolider.

Par ailleurs, le Système, se savant contesté, se savant en danger, s’est radicalisé. On peut penser au traitement réservé au magazine Valeurs Actuelles, journal d’opposition au discours dominant, avec la volonté à plusieurs reprises de le casser et l’amener à la fermeture, en l’interdisant de subvention, en discréditant à l’oreille du mouton tous ceux qui y collaboraient d’une manière ou d’une autre, avec l’idée qu’il fallait traiter la presse d’opposition comme illégitime. L’opération était le remake de celle contre le Figaro Magazine au début des années 1980 où les publicitaires l’avaient menacé de se retirer s’il poursuivait sur la même ligne idéologique. On peut penser à la dissolution de Génération Identitaire, qui envoie le signale selon lequel certains courants politiques ne doivent plus être autorisés aujourd’hui. On pense aux procès à répétition contre Eric Zemmour et tant d’autres devant la 17e Chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris, et ailleurs, avec cette idée de faire augmenter le prix de la liberté d’expression à tous ceux qui veulent s’opposer idéologiquement au Système, que le coût soit à ce point élevé que chacun finisse par accepter d’intérioriser le discours dominant et se taise, parce que s’il parle, s’il se prononce, on saura le lui faire regretter. 

Le génie de « l’État de droit », c’est de toujours justifier juridiquement l’arbitraire et l’inacceptable. En 2023, la circulaire Darmanin nous fait basculer dans le monde dystopique de Minority Report, en « prévenant l’infraction » avant qu’elle ne soit éventuellement commise, permettant d’instaurer une véritable police de la pensée et des arrière-pensées, en soupçonnant que peut-être des « pensées inacceptables » seront véhiculées par telle manifestation ou tel colloque, il faut donc interdire ces initiatives par avance.

Nous avons donc vu une véritable machine chercher à broyer les oppositions, pour ne se contenter que d’une opposition résiduelle et fantoche incapable d’inquiéter le Système. C’est à cette lumière que l’on doit comprendre le procès actuel qui vise à décapiter la seule opposition en capacité (11 millions d’électeur) de contester la caste en place et la politique menée, ruiner un parti politique, et d’asservir les partis restants en les soumettant au mode de fonctionnement de l’Union européenne afin de les empêcher de fonctionner selon la logique nationale. Ce n’est pas seulement un procès, c’est une forme de persécution politique qui ne dit pas son nom. 

Si « l’État de droit » ici défendait les libertés publiques, ça se saurait. C’est au nom d’un État de droit dévoyé que le président du Conseil constitutionnel dit régulièrement que toute tentative de référendum sera empêchée. C’est au nom de cet État de droit que l’on doit que l’on doit mater le peuple vu comme un danger pour leur conception détournée de la démocratie. Nous sommes donc face à deux conceptions de la démocratie. D’un côté la démocratie classique, telle qu’elle nous a été présentée, celle du pluralisme, qui constate qu’il y a dans une société plusieurs courants, plusieurs philosophies qui débattent et où chacun peut gagner s’il est le plus convaincant alors que les autres acceptent leur défaite. Et de l’autre côté la démocratie « progressiste », socialisante, qui ne dit pas qu’il y a plusieurs courants d’idées, mais qu’il y a l’avenir et le passé, le progrès et la réaction/régression, et que ce n’est pas de la censure que de censurer les idées « régressives » ou conservatrices, c’est une manière d’empêcher la mauvaise herbe de venir contaminer la vie publique, il faut institutionnellement favoriser les idées dites progressistes, et institutionnellement sanctionner les idées conservatrices. Et donc une liberté d’expression à deux vitesses. Le rêve du bloc central est de ramener la politique à l’intérieur de ses paramètres et de laisser s’agiter seulement dans les marges une opposition dans la mesure où elle est inoffensive, un simulacre de démocratie, qui lui non plus ne dit pas son nom, mais compris de beaucoup désormais. 

Enfin, il y a deux manières d’aborder la politisation de la Justice. Soit les décisions rendues par la Justice sont politiques, soit le monde politique lui-même influe tellement sur la vision de la Justice qu’elle est rendue de manière politique. Rappelons que le sempiternel argument répété comme un mantra selon lequel la Justice est indépendante est une vaste plaisanterie avérée, que ce soit par l’infiltration qu’elle subit de l’extrême-gauche, ou par le fait que la carrière des magistrats dépend d’un membre du gouvernement, le Garde des Sceaux, auquel il vaut mieux ne pas déplaire. Ici comme en toute matière, qui paie ordonne. 

La situation peut paraître angoissante, mais elle est en définitive un symptôme réjouissant, espérons-le, si l’on en croit Marcus Tullius Cicero, car plus l’effondrement d’un empire est proche, plus ses lois sont folles.

*Sommes-nous en démocratie ? répertorié dans la thématique République, Démocratie, Vie politique française.