Notons d’abord que certaines particularités institutionnelles et sociologiques font obstacle par nature au développement normal d’un débat public pluraliste en France : le monopole de l’État (et, en réalité, des syndicats enseignants de gauche et de la franc-maçonnerie) sur l’éducation, et la mainmise des mêmes forces idéologiques sur la presse et les médias. Cette situation est ancienne, mais ses effets n’ont cessé de s’aggraver dans les années récentes.
L’« école unique », dont la théorie a été faite dans les années 1920 et 1930 a été mise en place par la Ve République en raison d’une fatale erreur d’analyse de de Gaulle. Or, depuis 1968, ce monopole administratif et idéologique n’a plus eu pour seul effet de créer de l’uniformité et du conformisme, mais il est allé dans le sens d’une dévalorisation systématique du savoir. Les nouveaux maîtres de l’Éducation nationale, se rendant compte qu’ils ne pouvaient unifier l’école en l’alignant par le haut, mais ne voulant pas, par idéologie, renoncer au projet même de l’unifier, ont sciemment décidé de l’aligner par le bas. Ils ont sacrifié le savoir sur l’autel de la prétendue « réduction des inégalités sociales ».
Depuis lors, nous avons assisté à un effondrement sans précédent du niveau scolaire en France et, notamment, à une quasi-disparition des filières formant méthodiquement des élites intellectuelles et scientifiques. Le goût et les moyens de savoir n’ont plus été communiqués aux jeunes. Cette régression gnoséologique s’est vite auto-alimentée, puisque les jeunes enseignants ne peuvent à leur tour transmettre aux nouvelles générations ce qu’eux-mêmes n’ont pas reçu. Il est vrai que quelques filières échappent en partie à cette dégradation, mais elles sont rares. En conséquence de cette baisse du niveau scolaire et universitaire, on peut constater que des professions entières présentent d’ores et déjà d’évidents défauts d’expertise, et qu’il y a peu de résistance, dans la population générale, aux différentes manifestations de la « pensée unique » et à la cristallisation de nouveaux mythes.
La situation de la presse française a, de même, complètement changé dans les décennies récentes. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les communistes se sont emparés des imprimeries et de la distribution de la presse. Par les grèves, les occupations d’imprimeries, les destructions de matériel, les blocages de camions de messageries, etc., ils ont fait peser en permanence sur les journaux une menace de ruine qui a incité ceux-ci à adopter un contenu rédactionnel « conforme ». Puis des interdictions professionnelles ont été organisées à l’encontre des journalistes de droite que les mythes construits à cette époque tendaient à présenter comme fascisants et ennemis du « progrès social ». Au fil des ans, la plupart des rédactions sont devenues de gauche, et une fois cela fait, elles n’ont plus recruté que des journalistes de la même couleur.
Il est vrai que, pendant la première moitié de la Ve République, un certain pluralisme a continué à exister, parce que, alors que les rédactions avaient toutes déjà viré leur cuti, les directions de l’audiovisuel public étaient nommées par les gouvernements gaullistes et que de nombreux patrons de journaux privés étaient de tendance politique modérée. De ce fait, il y avait encore un certain partage du pouvoir. Dans cette période où la gauche progressait électoralement et voyait avec une extrême impatience s’approcher le moment du basculement de 1981, n’importe quelle information desservant un camp, mais servant l’autre, avait encore une chance de percer jusqu’à l’espace public.
Ce reste de pluralisme a disparu après 1981 quand les socialo-communistes se sont emparés du pouvoir d’État. Car ils ont pu alors nommer dans tous les médias publics des directions issues de leur camp et imposer aux médias privés, sous la menace (car ces médias appartenaient à des industriels dont les affaires, dans le contexte d’économie mixte propre à la France, dépendaient étroitement des décisions gouvernementales), de nommer des équipes rédactionnelles et des directeurs de l’information sympathisants.
Dès lors que directions et rédactions appartinrent au même camp idéologique, une chape de plomb s’abattit sur la presse. Les grands médias devinrent monocolores. La presse du centre et de droite fut, non pas juridiquement interdite, mais, en pratique, muselée, marginalisée, réduite à des circuits underground. Elle fut privée, en particulier, de tout écho et de toute reprise dans les médias audiovisuels dont l’audience ne cessait de croître à l’époque et qui avaient été développés en France dans un cadre public éminemment favorable à la mainmise des syndicats qui y organisaient tout le recrutement.
Ce que le monopole de la gauche sur l’enseignement et les médias a produit depuis lors, c’est ce qu’on pourrait appeler une domination absolue de la religion de la gauche sur l’opinion publique française. La gauche a pu jouer en France le rôle d’un nouveau clergé qui domine les esprits, dit le bien et le mal, fait le catéchisme et les sermons, dénonce les péchés, censure le pouvoir temporel, délivre les fidèles du devoir d’obéissance aux lois quand celles-ci sont jugées impies, prononce les anathèmes, dresse la liste des hommes et des livres à mettre à l’index. Il a été encore possible, sans doute, de critiquer certains actes des gouvernements socialistes successifs ; mais il est devenu quasiment impossible, ou du moins suicidaire professionnellement pour les professeurs ou les journalistes, de critiquer la religion socialiste. Les péchés peuvent être pardonnés, non le blasphème ou l’hérésie, et moins que tout l’incroyance.
Cette pression idéologique s’est traduite par le fait que certains sujets, et non pas seulement certaines thèses, ont été systématiquement exclus du débat public officiel. Citons en vrac : l’école, l’université, l’immigration, la sécurité, la politique pénale, les politiques sociales, la fiscalité, la famille, les mœurs, l’homosexualité… On voit aujourd’hui dans quelle situation a mené l’interdiction de débattre.
Depuis, sur tous ces sujets, en effet, il y a une orthodoxie de gauche présentée par l’establishment idéologique comme la norme, comme ce que doit penser tout être humain de « bonne volonté ». Par conséquent, le seul fait de vouloir discuter de ces questions est à priori suspect, puisqu’il révèle qu’on ne les considère pas comme déjà résolues. Les hommes ou les groupes qui ont voulu traiter de ces dossiers ces dernières années ont donc été soit ignorés totalement, soit couverts d’opprobre, traités de fascistes, de « populistes », d’êtres dangereux, immoraux, douteux et « antirépublicains », et l’on a lâché contre eux de véritables meutes pour les faire taire en leur retirant toute position d’influence dans les institutions de communication et de culture.
Il est vrai qu’on ne les a fait taire que sur « l’agora ». La société français ayant de solides traditions de liberté (pour ne pas dire d’anarchie) et possédant un très riche humus de culture, d’innombrables auteurs et lecteurs de livres, etc., le débat interdit sur l’espace publique s’est réfugié dans les associations, les petits journaux, l’édition et la librairie (secteurs de la communication qu’on peut plus difficilement soumettre à un monopole), et surtout sur ce nouveau réseau récemment apparu et structurellement libéral qu’est Internet. Mais cela ne suffit pas à rectifier la situation. Car l’esprit collectif d’un pays ne se forge vraiment que sur « l’agora ». Sur cette « place publique » seule, en effet, les informations qui circulent sont publiques au vrai sens du terme, c’est-à-dire telles non seulement que tout le monde les connaît, mais telles que tout le monde sait que tout le monde les connaît. En revanche, les informations qui circulent seulement dans l’underground vont de personne privée à personne privée. Nul ne sait exactement qui les a entendues, et donc, quand bien même elles toucheraient en réalité beaucoup de monde, elles ne peuvent jamais se cristalliser en une « conscience collective ».
Les prophètes et prêtres de la nouvelle religion savaient donc bien ce qu’ils faisaient en investissant entièrement l’espace véritablement public, c’est-à-dire l’école et les grands médias. Ils ont placé leurs tanks et leurs nids de mitrailleuses dans toutes les places et les avenues de la société française, d’où, désormais, ils ont tiré et peuvent encore tirer sur tout ce qui bouge. Peu leur importe qu’on discute encore dans les ruelles et les arrière-cours, car ils savent que cela ne peut suffire à provoquer un basculement massif de l’opinion et ne peut déboucher, par conséquent, sur les changements politiques significatifs nécessaires à court ou moyen terme.
Du fait de cette mainmise obtenue par une unique famille idéologique sur la communication officielle, la qualité du débat public a significativement décliné en France. Les vraies critiques portant sur des problèmes de fond ayant disparu de la scène médiatique, et maintenant de la scène universitaire, elles ont été remplacées par un bavardage dont la règle, implicite mais scrupuleusement observée, est qu’aucun de ceux qui sont invités à parler ne s’aventurera à sortir des paradigmes dominants. Tant qu’ils se tiendront dans ce cadre, intellectuels, hommes politiques et journalistes pourront discuter à l’infini d’une multitude de sujets divers, d’où l’impression que le débat public existe encore et est aussi fourni qu’il l’a toujours été. Mais c’est une illusion, car il se déroule toujours « entre les forces de progrès ». Il est entendu que personne ne remettra en cause les principes de la « social-démocratie » et du socialisme ambiant en proposant et discutant des solutions véritablement alternatives. Que quelqu’un s’y risque, il se voit immédiatement couper la parole et n’est plus jamais réinvité.
Soumis à ce régime, le pays a commencé à être frappé de paralysie intellectuelle. Une logique potentiellement obscurantiste s’est instaurée qui n’est pas sans rappeler celle qui a fait régresser l’Espagne, le Portugal et une partie de l’Italie à partir des XVIe et VXIIe siècles quand l’Inquisition eut fini d’établir son contrôle idéologique sur ces zones de l’Europe.
