Les Occidentaux sont sortis du 20e siècle convaincus de savoir ce qu’était la démocratie, avec celle-ci d’un côté et le totalitarisme d’un autre côté, dont elle avait triomphé. Les Français croyaient savoir ce qu’est la démocratie, ils ont été trompés en réalité. Mais un sondage récent (22 octobre 2024) réalisé par Ipsos sur le rapport des Français à la démocratie, révèle entre autres que cette dernière ne fait plus l’unanimité et que 23 % des personnes interrogées, soit près d’une personne sur quatre, ne sont pas d’accord avec l’affirmation selon laquelle la démocratie est le meilleur système politique existant. Ce qui est un changement majeur trop peu souligné par les commentateurs autorisés des tribunes médiatiques, sans doute parce que donner un éclairage à une idée qui pourrait de ce fait s’accentuer, ne fait pas les affaires du Système. Une importante partie des Français aurait donc ouvert les yeux sur la réalité de la tromperie dans laquelle on les a élevés et on les fait vivre ici en France (il n’en va pas tout à fait de même dans d’autres pays, la Suisse notamment). C’est une excellente chose, et nous aimons à croire que nous avons pu participer à cet éveil avec nos différents articles dans les thématiques Idéologie des Lumières Philosophie politique fondamentale, et République Démocratie Vie politique française (liens de ces thèmes dans la liste générale en bas de page d’accueil du site).
Quelques décennies après cette « victoire » de la démocratie au 20e siècle, il semble donc y avoir un point d’interrogation autour de ce terme, et les gens se réclament d’une définition contrastée, contradictoire de la démocratie.
Il faut dire que depuis les années 1970, ils ont eu l’occasion de goûter aux délices de la société produite par les héritiers idéologiques des vainqueurs de 1945, et ces fruits, dans lesquels nous baignons actuellement sont amères : submersion migratoire voulue par ces mondialistes menaçant notre identité, désindustrialisation et son cortège de chômage, insécurité et criminalité à un niveau terrifiant, menace mortelle maintenant sur l’agriculture, le tout dans un autisme de la classe politique qui estime qu’elle est seule compétente pour savoir ce qui doit être fait et ignore avec le mépris le plus absolu les aspirations exprimées par une majorité de la population, les deux exemples historiques en la matière étant le référendum 2005 du « Non » au Traité constitutionnel européen que le funeste Nicolas Sarkozy fait adopter dans le dos des Français par les parlementaires, ramassis de félons gamellards, et les élections de ce mois de juin 2024, européennes, législatives aboutissant encore une fois à une trahison en règle de la demande d’une politique différente, avec au final l’installation d’un gouvernement issu du cœur idéologique de la machine, entre centre-droit et centre-gauche, prouvant que l’oligarchie, qui n’est qu’une incarnation de la plus totale malhonnêteté, est prête à tout, ne renoncera devant rien, pour conserver le pouvoir.
La démocratie en France est donc en crise. Le mode d’emploi en vigueur jusqu’alors, fait défaut, se dérobe, en amenant la situation politique que l’on connait aussi dans la plupart des pays occidentaux où, finalement on s’aperçoit que l’on ne sait plus très bien ce qu’est la démocratie puisque deux grandes visions s’affrontent, récente pour l’une, ancienne pour l’autre : pour les « modernes », il est évident que la démocratie c’est le régime qui permet la plus grande latitude possible aux libertés et aux droits individuels ; et il y a la « vieille garde » pour laquelle une idée classique de la démocratie reste la souveraineté du peuple (sujet précisément de la tromperie théorisée dès la Révolution, et du système de représentation, voir entre autres notre article Sommes-nous en démocratie ? (cliquez sur le nom de l’article pour y accéder). Dans cette opposition entre anciens et modernes, il ne s’agit pas d’un régime contre l’autre, il s’agit de la compréhension du régime et de la manière de le faire fonctionner. Et l’on voit bien, ce qui met en crise la démocratie, que l’extension toujours plus avancée de cette vision « individualiste » (fondée en droit) de la démocratie aboutit à lui faire perdre toute substance, et en particulier à lui faire perdre la possibilité pour un peuple de se reconnaître en elle.
Rien n’a changé sur le plan du droit, de la continuité juridique, de celle des institutions, mais est-ce encore la même démocratie ? Le changement ne se ressent ni ne se voit, les textes n’ont pas varié, les règles restent identiques, formellement parlant on a affaire à la même démocratie, et cependant c’en est substantiellement une autre, l’esprit qui s’est insinué dans ces dispositions d’apparence classique en transforment essentiellement l’orientation et la portée. C’est à ce déplacement que la notion d’État de droit doit sa fortune (Marcel Gauchet, Le nœud démocratique, Aux origines de la crise néolibérale, Gallimard 2024). L’État de droit est un terme qui revient en boucle dans l’actualité en donnant l’impression qu’il est le point culminant de cette « démocratie des droits » qui ne peut se déployer qu’en niant la souveraineté populaire. Les défenseurs de l’État de droit s’affichent en théorie pour la souveraineté populaire, mais dans la pratique il est désormais posé qu’il y a des droits qui ont été établis comme autorisés à s’opposer à la souveraineté collective, et qui vont même encore plus loin, le problème typique à cet égard étant celui de l’immigration extra-européenne actuelle, où il est nié qu’il y ait pour un peuple « souverain » la possibilité d’un contrôle sur les droits fondamentaux d’individus à qui l’on autorise de circuler comme bon leur semble en dépit de la situation des pays où ils veulent pratiquer la « prise au tas » (cette submersion migratoire n’étant plus avant tout une immigration de travail comme au temps où Francis Bouygues en faisait l’éloge intéressée, mais une immigration de peuplement et en recherche de prestations sociales). On voit là l’exemple même de la pointe avancée du problème, que l’on retrouve en matière de répression pénale où les droits des coupables finissent par prendre le pas sur toute autre considération, en particulier par rapport aux droits des victimes. L’immigration sans limites et sans discernement des provenances change la donne et valide l’idée des théoriciens universalistes selon laquelle un peuple n’existe pas en tant que tel puisqu’il n’est fait que d’individus pourvus de droits, quand bien même ces individus n’ont par ailleurs rien en commun, et surtout pas de projet d’avenir commun, pas la même vision de la société dans laquelle ils veulent vivre, la charia pour les uns, la civilisation blanche européenne pour les autres. Dès lors, comment définir un collectif qui n’est fait que d’individus qui ne veulent rien abandonner de leurs prérogatives ? C’est cela qui met proprement en question l’idée de peuple aujourd’hui, c’est l’individualisation radicale de la société et sa transposition dans le champ politique.
La démocratie a donc changé de définition dans sa pratique tout en conservant les mêmes textes, le même cadre de référence formel. La 5e République, telle qu’elle a été constituée et telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’est plus la même dans les faits. La souveraineté populaire a été effacée devant le triomphe des « droits », nous avons été contemporains de cela sans le voir. Il y a des transformations insensibles, qui ont cours sans que l’on se rende compte de ce qui se joue, et dont on s’aperçoit vingt ou trente ans après de la portée qu’elles ont eue. En l’occurrence, on peut déjà dater de 1971, c’est-à-dire de l’auto-institution du Conseil constitutionnel comme l’instance ultime de la légitimité dans le pays, le point de bascule, un commencement de transformation sérieux. Mais c’est dans la décennie 1975-1985 que s’est jouée véritablement la métamorphose de la démocratie en France, dans un contexte marqué par la mondialisation d’un côté, l’individualisation radicale de la société de l’autre. Entre le global et l’individuel, il y avait les peuples, il y avait des Etats souverains, et c’est ce qui est entamé par ce double processus qui vient du haut et du bas et qui est conforté par l’institutionnalisation d’instances juridictionnelles chargées de préserver les droits individuels, autrement dit l’atome subsistant entre le mondial et l’individuel. Le Conseil constitutionnel en fait s’est donc livré depuis 1971 à un « putsch » en s’instituant lui-même comme instance ultime de la légitimité, puisque ses membres précisément ne procèdent pas de l’élection au suffrage universel et n’ont donc pas de légitimité populaire, putsch auquel la classe politique depuis 1971 a consenti, elle ne s’y est pas opposée.
Emmanuel Macron lui-même a fait modifier, vider de sa substance, le précédent projet de loi Immigration par le Conseil constitutionnel, c’est une très bonne illustration de cette accélération du transfert de pouvoir, le président en appelant à la légitimité dudit Conseil, pour liquider cette loi qui avait quand même passé le test des parlementaires, petit miracle de la part de cette clique, mais qui ne devait pas passer le test des tribunaux. Nous avons maintes fois exprimé l’aberration juridique et hiérarchique que constitue le fait que l’on ait pu concevoir et adopter le fait que des hauts fonctionnaires nommés par le pouvoir exécutif et législatif en viennent à avoir davantage de pouvoir que ces derniers et corrigent la production de ceux à qui ils doivent leur nomination. En l’occurrence, cet aspect des choses ne dérangeait pas le pouvoir élyséen puisqu’il venait y chercher des hommes-lige alliés, Laurent Fabius devant son poste à Emmanuel Macron qui a fait passer ses intérêts politiques de court terme, de petite politique, au détriment d’un rôle qu’il est supposé incarner, la facilité qui lui est offerte prend le pas sur l’idée qu’il devrait représenter de ce qu’est un pouvoir exécutif qui ne se livre pas par nature à ce genre de manœuvres politiciennes, ce qui est bien précisé dans l’esprit de la 5e République, et il est le premier à avoir à ce degré passé outre cette vision de son propre rôle.
Thomas Hobbes (1588-1679), figure fondatrice de la philosophie politique moderne, a dans son Léviathan la définition suivante de l’État : chacun renonce à l’exercice de la violence, pour la confier à l’État (le Léviathan) qui en contrepartie s’engage à assurer la sécurité de chacun. C’est le pacte de Hobbes. Avec les temps présents, la question de la sécurité surgit partout, chacun ne fait plus confiance à l’État pour assurer la protection des uns et des autres. Le pacte de base à l’origine de l’État moderne, la sécurité de chacun, a été trahi par la classe politique « de gouvernement » qui a alterné au pouvoir depuis cinquante ans. Or, on touche là à un des fondamentaux qui font une communauté de citoyens, c’est-à-dire de gens qui se font confiance pour qu’existe entre eux une autorité capable de garantir leur sécurité personnelle. Face à cette trahison, ce recul, ce désengagement de l’État dans d’autres domaines, enseignement, santé, fourniture d’énergie, les citoyens sont de plus en plus nombreux à recourir à ces mêmes services dans le secteur privé (mais après tout n’est-ce pas l’intention recherchée par un pouvoir économiquement libéral qui chérit l’entreprise, le marché, la libre concurrence, et qui semble tout faire pour mettre à bas le service public ?), comme si individuellement les gens étaient de plus en plus nombreux à vouloir se dérober à un politique ne tenant pas ses promesses.
La démocratie est en crise. Ce qui pour certains en est un des symptômes, et pour d’autres un correctif, c’est le populisme. Les populistes se veulent les restaurateurs de la démocratie dévoyée, et inversement le mot populisme est utilisé par leurs adversaires sur le mode « vous êtes des ennemis autoritaires et agressifs de la démocratie » (entendons leur démocratie de l’Etat de droits individuels). En réalité, le phénomène populiste est inhérent à la démocratie et à la souveraineté du peuple. Ce à quoi croient les populistes, c’est à la possibilité d’un exercice souverain lié à un leader qui incarne précisément la force du politique. Le populisme il est là, contre la vision libérale adepte du parlementarisme, qui est aujourd’hui encore dominante, qui passe par l’escroquerie de la représentation parlementaire, vision libérale qui au fond s’accommode très bien de la neutralisation politique des citoyens. Les populistes croient à l’effervescence d’un peuple politique.
La France est désormais divisée en trois pôles : pôle de la révolution rouge d’un côté, pôle de « l’État de droit » d’un autre côté, et pôle du peuple et de la nation enfin. C’est le résultat de la superposition de deux clivages : d’une part le clivage classique gauche/droite, et d’autre part le nouveau clivage élites/populistes, qui aboutissent à ces trois pôles, avec une majorité pour refuser que le Rassemblement national n’accède au pouvoir, et une majorité tout aussi certaine, populaire, en faveur sur un certain nombre de sujets des mesures préconisées par le Rassemblement national, c’est ce qu’on appelle une impasse politique. Deux majorités sur deux plans différents qui ne se recoupent pas, ce qui nous met dans cette situation extrêmement inconfortable d’un gouvernement anti-majoritaire, ce qui est la vérité du gouvernement Barnier.
On a encore vu pour le second tour des élections législatives 2024 le « front républicain » anti-RN fonctionner. Deux facteurs le composent. D’une part un rejet politique de ce parti, désaccord sur ses idées. D’autre part un vote plus important qui renvoie tout simplement à la peur de l’inconnu que représenterait chez les froussards un accès du RN au pouvoir. Davantage la peur de l’inconnu que « l’antifascisme ». Ce Rassemblement national, a-t-il les compétences gouvernementales requises ? se demande le froussard. Comme si l’oligarchie en place depuis cinquante ans avait fait la preuve qu’elle les possède, ces compétences ! Ne susciterait-il pas des troubles importants dans le pays, face auxquels ils ne savent pas très bien comment la République s’arrangerait ? Est-ce que cela ferait rentrer le pays dans un scénario de quasi guerre civile ? La peur du « saut dans le vide » qui taraude le froussard est probablement le ressort principal et un obstacle très difficile à surmonter au-delà de toute normalisation pour le RN. L’incompétence gouvernementale vient de nous exploser à la figure avec la situation des comptes publics et de l’endettement. Les émeutes redoutées en cas d’arrivée du RN au pouvoir, nous les avons eues à de multiples reprises, depuis 2005 jusqu’à l’épisode « Nahel Merzouk » en juin 2023, et elles ont coûté des milliards de destructions. Soit les deux craintes que le froussard associe à une accession du RN au pouvoir. Mais dans la cervelle du mouton et du froussard, il y a une grande différence entre une incompétence reconnue, et une incompétence inconnue (ou présumée). La première, elle est familière, même si on ne se fait pas beaucoup d’idées sur le « talent génial » des gens qui nous gouvernent. Mais quand le froussard est face à quelque chose dont il ne sait rien, il préfère un malheur connu à un bonheur inconnu. CQFD. Ce qui signifie que la crise est une assurance-vie pour un régime oligarchique. Nous arrivons à ce gouvernement minimal dont la seule raison d’être est qu’il faut un gouvernement, la question de sa légitimité, de son bien fondé politique, de sa compétence, de sa vertu, finit par disparaître : « heureusement ils sont là ! »
