La richesse est ennemie de la Tradition

La chose est connue, en Europe avec par exemple le mythe de l’Anneau maudit des Nibelungen et de la malédiction de l’or du Rhin. Gardé par les trois filles du fleuve, Woglinde, Wellgunde et Flosshilde, un trésor d’or pur repose au fond du Rhin. Alberich, de la race des Nibelung, maudit l’amour qui lui est associé et vole l’or afin d’en forger un anneau qui donne une puissance sans limite et apporte la richesse à celui qui le possède. Sur le conseil de Loge, cet anneau ainsi que les richesses accumulées par Alberich lui sont ensuite dérobés par Wotan pour payer le salaire de Fasolt et de Fafner, les deux géants bâtisseurs du Walhalla qui est censé devenir la demeure des dieux dont Wotan est le maître. Fou de colère et de douleur, Alberich maudit l’anneau, qui causera désormais la perte de quiconque le possédera. Wotan garderait bien l’anneau pour lui mais Erda, déesse de la sagesse, lui conseille de fuir la malédiction qui y est attachée. La malédiction fait son effet : Wotan cède l’anneau aux géants, mais au moment du partage du butin, Fafner tue son frère Fasolt afin de posséder l’anneau… moment dont s’est inspiré J.R.R. Tolkien pour établir les débuts de Sméagol, le futur Gollum, qui s’empare de l’Anneau unique après avoir tué son ami qui venait de le découvrir.

En Occident, les 18e et 19e siècles ont vu l’effondrement social de l’aristocratie nobiliaire issue de la lointaine chevalerie dont la fonction et l’idéal même s’étaient progressivement anéantis dans la courtisanerie depuis Louis XIV, dans le parasitisme et la poursuite de privilèges économiques devenus une fin en soi : chaque fois qu’une classe sociale se met à ne plus rien considérer d’autre que ses droits et perd de vue ses devoirs elle est plus ou moins rapidement engagée dans un processus de décadence et d’anéantissement. La Révolution française a marqué la phase décisive de la montée de la bourgeoisie amorcée déjà par Louis XIV lui-même qui pour des raisons d’efficacité et de compétence avait choisi certains de ses ministres, comme par exemple Colbert, Charmillard, au sein de cette classe sociale. D’occulte, le pouvoir de la bourgeoisie est devenu officiel avec le 19e siècle. Et le dernier roi, Louis-Philippe Ier, « roi des Français » et non plus « de France » de 1830 à 1848 s’est voulu officiellement un souverain « bourgeois ». L’argent est devenu à ce moment-là le but avoué de toute l’activité humaine, et les distinctions nobiliaires abolies, le seul critère de distinction et de hiérarchie sociale.

Mais déjà, selon le processus accéléré de l’Histoire, montait derrière la bourgeoisie la classe sociale la plus « basse » : celle du peuple, dont les éléments les plus lucides étaient à juste titre indignés par la condition effroyable que les « bourgeois conquérants », mus par le seul appât du gain, lui imposaient à la faveur de l’avènement de l’ère industrielle née en Angleterre et déferlée au long du siècle sur toute l’Europe : journées de travail de douze à quinze heures, travail des enfants dans les usines et les mines, incertitude totale du lendemain, etc. C’est cette terrible vision d’un prolétariat odieusement exploité qui a dicté la théorie marxiste d’avènement de ce prolétariat et l’idée de la prise du pouvoir par le peuple, considérée comme inéluctable dans un avenir proche.

Si Karl Marx s’avérait excellent témoin de son temps et critique lucide de l’âge bourgeois, on sait maintenant à quel point il fut mauvais prophète quant à la future « montée du peuple » sous forme de prolétariat dirigeant : d’une part le rôle du peuple dans toutes les révolutions du 19e siècle (qui se termine en réalité en 1917) a continué à n’être que celui d’exécutant, voire de victime… (déjà au sein de la Révolution française et contrairement à la doctrine « dirigée » de l’histoire officielle, le peuple n’avait été que passif : tous les acteurs et organisateurs véritablement agissants, visibles ou occultes, appartenaient à la noblesse et à la bourgeoisie, souvent étrangères à la France d’ailleurs…) ; d’autre part, et en contradiction avec les prévisions de Marx, l’accession progressive du peuple à des conditions de vie plus confortables ne s’est nullement accompagnée d’une prise de conscience générale et efficace de son pouvoir politique. Si de plus en plus et en tous pays des personnes ont parlé au nom du peuple, il est rare que ces dirigeants en fussent directement issus. Car l’enrichissement a partout – et même en URSS – coïncidé avec un inéluctable embourgeoisement. Aujourd’hui, dans tous les pays d’Occident, le premier objectif d’un ouvrier d’usine qui voit sa condition pécuniaire améliorée n’est pas, sauf exception, de s’engager dans la lutte des classes (le syndicalisme est devenu une administration de plus, un service public, comme les autres), mais bien de se procurer la voiture, la maison individuelle, la machine à laver et l’écran de télévision qui feront de lui un membre de la classe théoriquement honnie : la bourgeoisie…

Les industriels ont compris que leur meilleur acheteur était leur ouvrier. Le travailleur a donc cessé d’être un prolétaire, il continue à produire mais travaille pour acheter ce qu’il produit, et s’enferme sans récriminer, toute sa vie, dans des usines qui, en tournant, rendent le grincement triste de la cage où un écureuil prisonnier épuise ses forces… (Jean SERVIER, L’Homme et l’Invisible, Laffont, 1964, p. 348).

Ainsi se trouve grippé à la base, en Occident tout au moins, le mécanisme de ce qui devrait être, selon la théorie marxiste, la révolution permanente et mondiale. Celle-ci est désormais prise en charge (et de quelle dynamique et sanglante façon !) par les peuples de couleur aux exploits desquels les « bourgeois-de-gauche » des pays développés applaudissent, sans se rendre compte que ce faisant ils scient la branche sur laquelle ils sont assis…

Cette « déviation » de la révolution blanche est une des clefs de la compréhension de notre temps. On conçoit combien les dirigeants des divers États « capitalistes » (qu’ils procèdent du capital privé des trusts comme les États-Unis ou du capitalisme d’État comme dans l’ex-URSS) voient leur tâche facilitée par une telle évolution sociale : au lieu de l’agitation endémique de classes en lutte les unes contre les autres, facteur de troubles, de coups d’État et de révolutions sanglantes, ces dirigeants n’ont plus devant eux qu’une masse humaine quasi indifférenciée et fortement unifiée dans un seul culte et une seule religion de fait : la religion du confort et de l’argent qui le procure, et ceci sous la devise « Pas d’histoires ! ». Dès lors, et à condition que ce sacro-saint confort matériel des « citoyens » ne soit pas mis en cause, le pouvoir, toujours aux mains des grands bourgeois inféodés aux puissances internationales d’argent (nous sommes décidément loin du marxisme même en ex-URSS) va pouvoir impunément détruire les pans encore debout de la liberté traditionnelle fondamentale, celle des métiers, des artisanats et des arts, que la fonctionnarisation générale, l’appropriation par les trusts, les fabrications en série et le goût du profit mettent déjà en péril.

Dans le climat mental créé par le « libéralisme », l’idée du profit a envahi tout le champ de notre conscience. La richesse apparaît comme le bien suprême. Le succès de la vie se mesure en unités monétaires. « Les affaires » sont saintes… Le sens de l’honneur est un anachronisme. Ceux qui se consacrent à un idéal, qui travaillent avec désintéressement sont considérés comme des hypocrites ou des fous… nous dit l’immense Alexis CARREL dans Réflexions sur la conduite de la vie (1950, p. 20).