Quelles sont les structures traditionnelles qui, de longtemps, se répartissent la prise en charge de la société ? Organisations politiques, syndicales, religieuses, professionnelles, chacune possède une légitimité sociale très supérieure à celle de ses dirigeants, qui demeurent des « représentants » parlant « au nom de… » et dont le poids dépend autant des arguments qu’ils présentent que des cautions qu’ils apportent. Le fonds de commerce est effectivement un système de cautionnement discutable qui crédite ses propriétaires du présent et du passé.
L’organisation s’exprime au nom d’un certain nombre de personnes – militants, sympathisants, électeurs, fidèles, clients – censées se reconnaître en elle. Plus nombreux sont les représentés, plus puissants sont les représentants, aussi les seconds ont-ils intérêt à gonfler les effectifs et à exagérer leur représentativité. Qui parle au nom de qui ? C’est la grande partie de poker menteur à laquelle les pouvoirs publics prêtent parfois la main. Recherchant des partenaires pour jouer à la concertation, ils ont souvent intérêt à ne pas examiner de trop près les titres véritables de leurs interlocuteurs.
Périodiquement, on allègue une déclaration émanant des défenseurs de tel ou tel site, des usagers de tel ou tel service public, des représentants des épargnants, des retraités, des automobilistes, des veuves, des malades, des athées, de l’enfance malheureuse ou des pères célibataires… Et l’on ne sait jamais si cette prise de position traduit l’opinion majoritaire de cette catégorie ou seulement celle de quelques individus prétendant parler en son nom. Ainsi se forment des microgroupes de pression, totalement artificiels, et qui peuvent être d’un bon rapport pouvoir/influence lorsqu’ils savent utiliser correctement la communication. Car les médias se laissent influencer par les dénominations ronflantes dont ils n’ont pas le temps de vérifier le bien-fondé, et le public, en retour, attribue à des milliers de personnes, à toute une catégorie sociale, des réactions favorables ou défavorables qui n’émanent que de quelques particuliers. Ce ne sont là que de toutes petites boutiques au regard de la population dans sa totalité, rien à voir avec les grands fonds de commerce, mais qui encombrent le paysage et faussent l’appréciation des Français sur les véritables sentiments de leurs concitoyens. Les associations des familles de victimes d’accidents de la route sont emblématiques de ces petites boutiques, qui ont malheureusement l’oreille des politiques parce qu’il y a pour l’État et quelques copains fournisseurs de matériel il intérêt financier, et qui militent pour l’abaissement de la vitesse et l’installation de radars, faisant payer leur souffrance particulière à tous les usagers de la route par les contraintes imposées et le racket automatisé. Des emmerdeurs de la plus belle eau.
Au sein des grandes organisations règne une autre crise de représentativité tout aussi grave, la bureaucratisation. Syndicats, groupements professionnels, associations familiales, mutuelles, constituent de véritables empires investis de lourdes responsabilités institutionnelles. Ce sont, au sens le plus fort, des « partenaires sociaux ». Ils rassemblent un nombre appréciable d’électeurs lors des scrutins spécialisés, mais ils comptent de moins en moins d’adhérents et de militants. Ils fonctionnent bien souvent comme des sociétés de services spécialisées dans la représentation et la défense d’intérêts collectifs. Les gens s’en remettent à eux comme ils recourent à une compagnie d’assurances pour les protéger contre le vol ou l’incendie. Ces bureaucraties, essentiellement composées de professionnels, peuvent être fort compétentes, mais elles se coupent de la population qu’elles représentent. Tout le monde syndical est atteint par cette dérive syndicratique qui, de plus en plus souvent, suscite l’apparition des « coordinations » indépendantes, substitut d’une représentation syndicale divisée et affaiblie. Il faut dire ici un mot particulier sur le scandale des syndicats français et de leur monopole. Pour être dits « représentatifs » des salariés dans les négociations avec le patronat ou l’État ils doivent répondre à de critères mis en place en 1945. Parmi ces critères, il faut « avoir eu un comportement patriotique durant la guerre », celle qui vient de s’achever contre l’Allemagne bien entendu. Cela signifie donc que tout syndicat qui sera créé après cette date n’a pas le droit de prendre part à des négociations, chasse gardée des organisations de gauche ayant existé avant 1945. Habile autant que dégueulasse façon de verrouiller leur position de force.
Monde syndical atteint de dérive. Là encore, le citoyen se trouve déboussolé lorsqu’il cherche ses repères : il tend à faire confiance aux organisations représentatives en ce qui concerne l’exigence de certaines valeurs et l’opinion de ses membres, mais allez savoir réellement ce qu’il en est ! Combien de fois les prises de position syndicales ne traduisent-elles que les luttes de pouvoir à l’intérieur de l’appareil (ou les intérêts corporatistes particuliers des adhérents et non l’intérêt général comme c’est le cas dans le transport de voyageurs ou le ramassage des ordures). La direction « se durcit » pour contrer sa minorité qui s’efforce de la doubler sur sa gauche, à moins qu’elle ne se modère pour « rassembler » au centre à la veille d’un congrès. Mais que pensent les salariés dans tout ça ? On ne le sait qu’à l’heure de vérité : en période de conflit. La cessation du travail est devenue la plus authentique expression de la base, expression aussitôt confisquée par le trucage général des statistiques sur l’ampleur des grèves.
Entre les autoproclamés qui ne représentent qu’eux-mêmes et les bureaucrates coupés de leurs mandants, ceux qui parlent au nom des autres troublent l’opinion plus qu’ils ne l’éclairent. La mystification des uns et la sclérose des autres ont plongé la représentation sociale dans une crise aussi profonde que celle de la représentation politique. Les citoyens ne savent jamais quel crédit accorder aux différentes opinions. Sont-ce vraiment les catholiques, les infirmières, les Corses, les immigrés, les matons qui s’expriment à travers telle interview ou dans tel communiqué ? Ne s’agit-il pas, au contraire, d’une minorité active, d’une frange politisée ? C’est ainsi que le public approuve, croyant avoir jugé, alors qu’il a tout juste entériné une pensée pré-mâchée.
