Le marxisme culturel a imposé qu’Aragon, icône adorée des communistes, est un « grand écrivain », dont on a servi (et c’est sans doute encore le cas) la prose à des générations scolaires. Savoir de quel milieu il était issu éclaire sur le personnage. L’homme s’est engagé, incontestablement, et non seulement de la manière la plus fanatiquement stalinienne qui soit mais la plus inexcusable aussi en raison de la constance et de la durée de cet engagement. Aragon en effet défendit pendant près de soixante ans et inconditionnellement la politique du parti communiste. En toute connaissance de cause, il ne cessa d’écrire des choses telles que :
« J’appelle la Terreur du fond de mes poumons ».
« Qu’est-ce que nous serions sans le Parti ? Des idiots comme les autres… Je me demande comment on peut vivre si on n’est pas au Parti ».
« Mon pays, remarquez bien que je le déteste, où tout ce qui est Français me révolte à proportion que c’est Français… Riez donc bien ! Nous sommes ceux-là qui donnerons toujours la main à l’ennemi ; » (La révolution surréaliste – n°4 – 1925).
« L’éclat des fusillades ajoute au paysage une gaité jusqu’alors inconnue. Ce sont des ingénieurs et des médecins qu’on exécute » (Front rouge, 1930).
« Je chante le Guépéou qui se forme en France à l’heure qu’il est. Je chante le Guépéou nécessaire à la France ». (Prélude au Temps des cerises).
« Relire, étudier Staline, faire passer dans la vie les fruits de cette lecture, c’est, pour les intellectuels communistes, comme pour tous les militants, le premier, le plus sacré des devoirs » (L’Humanité, 19 mars 1953).
Notons au passage cette prétention toute gauchiste, à croire que lire Staline suffit à faire de quelqu’un un intellectuel.
Rappelons : le Guépéou succédait à la Tchéka et précédait le NKVD qui se transforma en KGB. La Tchéka fut créée par Lénine le 7 novembre 1917 avec pour mission première d’organiser la terreur. Le Guépéou eut pour dirigeants Félix Dzerjinski et Moïse Solomonovitch, responsables d’éliminations massives parmi le peuple russe lors des célèbres purges. Dzerjinski proposa en 1924 la création du Guépéou qui fut chargé de reprendre les tâches de la Tchéka et de s’occuper des camps de prisonniers du Goulag.
Louis Aragon est le nom que lui choisit son père, le préfet de police Louis Andrieux. Le petit Louis était en effet un de ces enfants que l’on qualifie d’illégitimes. Sa mère, Marguerite Toucas-Massillon gérait une pension de famille. Le préfet de police exigea qu’elle se fasse passer pour la sœur aînée de l’enfant. Louis Andrieux était franc-maçon. Il était, ça ne s’invente pas, vénérable de la Loge le Parfait Silence ! Silence donc sur ses frasques et l’illégitimité de cet enfant. Membre du Conseil du Grand Orient de France, Louis Andrieux collectionna tous les titres de gloire de la République citoyenne : avocat, député, sénateur, ambassadeur… Cela ne lui permit pas de s’intéresser à son fils qui demeura longtemps sans connaître le nom de son père ni savoir que sa sœur était sa mère. Du beau linge que ces maçons.
Lors de sa rencontre, en 1928, avec la romancière Elsa Triolet (née Kagan), d’origine soviétique, s’amorce pour Louis Aragon une conversion, d’abord sournoise, au communisme, qui éclatera au grand jour en 1932. Dorénavant membre du Parti communiste et compagnon d’Elsa Triolet – qu’il épousera officiellement en 1939 – Aragon se montre prompte à insulter les institutions réputées « bourgeoises » dont il est issu, et surtout – thème obsessionnel chez lui à l’époque – la France, son armée et son drapeau. Aragon est un parfait internationaliste apatride et pacifiste.
Aragon qui est devenu en 1937 co-directeur de Ce soir et sera à partir de 1944 directeur des Lettres françaises, organe culturel du Parti communiste français, n’a plus que deux « gourous », Elsa Triolet et Staline, et tous deux s’expriment de la même voix. Prix Lénine de littérature en 1957 et titulaire de bien d’autres glorieuses distinctions soviétiques, il reçoit le 19 novembre 1981 la Légion d’honneur des mains mêmes de François Mitterrand. Un an plus tard, L’Humanité organise une gigantesque cérémonie en son honneur.
Des honneurs, toujours et encore des honneurs, le bolchevique, l’admirateur des rouges exterminations, ne s’en lassait pas. Après sa mort, la veille de Noël 1982, le Parti lui en prodigua encore sous forme de tombereaux de louanges. Il est temps de déboulonner sa statue.
