La nation n’a pas dit son dernier mot

Les idées internationalistes ont compté et comptent encore de nombreux adeptes sur différents plans de la théorie politique, économique et sociologique, qui ont tôt fait d’enterrer la nation. Des millions de personnes n’ont-elles pa cru en l’idée marxiste d’ « internationalisme prolétarien » et conduit en son nom la plupart des révolutions du XXe siècle ? Cela n’aurait pas été possible sans l’interprétation donnée par Karl Marx de l’identification nationale, selon lui déterminée par l’histoire, par conséquent passagère. Comme bien d’autres phénomènes sociaux, Marx a borné la nation à une manifestation historique éphémère ayant des causes et des conséquences exclusivement économiques. Ce mode de réflexion internationaliste apparaît le plus clairement dans le livre La troisième vague d’Alvin Toffler qui ne part pas, du moins explicitement, des positions marxistes. Il voit l’apparition et le développement des nations et des Etats nationaux simplement comme le résultat de l’aspiration intégrative de l’industrialisme. Foutaises de l’un et de l’autre ne tenant pas compte des notions de clan, d’hérédité, de famille, de langue, de religion, de souffrances partagées sur le champ de bataille fondatrices d’un sentiment national comme à Bouvines autour de Philippe Auguste le 27 juillet 1214, comme il en fut du sentiment d’unité nationale italienne émergeant dans les années 1830 autour de Giuseppe Mazzini.

Alvin Toffler, célèbre futurologue, considérait la nation et l’Etat national comme l’une des structures clef de la civilisation de la deuxième vague (celle de l’industrie donc), qui se plie et se désagrège sous les assauts de la troisième vague, celle de l’informatique. Tout comme Marx, Toffler insistait sur le caractère historiquement éphémère de la nation. En tant qu’économiste et futurologue de même rang, Kenneth Galbraith est allé encore plus loin dans ses prévisions d’éclatement des états nationaux. En partant du fait que dans le monde moderne l’interdépendance économique des Etats-nation est de plus en plus importante, il en venait à la conclusion que les sociétés multinationales apportent cet élément décisif qui va mettre en danger la signification et la valeur de l’identité nationale pour le particulier. Pour quelle raison ? Parce que, selon Galbraith, pour un homme qui travaille chez « Philips » – qu’il vive aux Pays-Bas, aux Etats-Unis ou au Japon, peu importe – la loyauté envers son entreprise primera la fidélité à son Etat national. En parfait mondialiste, Galbraith ramène l’homme à un agent économique déraciné. Sans doute est-il exact que cette nouvelle sorte de loyauté représente un important motif dans le choix que fait un homme de son lieu de vie, eu égard aux exigences de la société qui l’emploie et à son intérêt économique d’obtenir la meilleure situation possible dans ce cadre. Mais cela ne signifie nullement que ce même homme, durant son temps libre, va se comporter en « Philipsien » et non en Néerlandais, Américain ou Japonais.

Parmi tous les futurologues contemporains, aucun n’a sans doute connu autant de popularité et d promotion médiatique que Marshall Macluhan. Celui-ci a tenté de présenter un avenir imaginaire comme un présent irrévocable, affirmant que le monde entier s’était transformé en un grand « village global ». Selon lui, les médias électroniques ont permis à tous les hommes tout autour du monde de prendre part, le même jour, si ce n’est à la même heure, à tous les grands événement spirituels et historiques. Donc, l’expérience humaine devient commune, ce qui, dès à présent, selon Macluhan, relie les hommes dans un cadre bien plus large que celui des localités et des nations.

Face à ces futurologues modernes, le philosophe anglais Isaiah Berlin s’est étonné en ces termes des illusions qu’ils nourrissaient : « Au coeur du spectre de cette futurologie élaborée, sérieuse, étayée par des statistiques, mêlée à une imagination débordante, s’est développé un mouvement qui a dominé la plus grande partie du XIXe siècle, à qui personne n’avait prévu un avenir important, un mouvement qui nous est si proche, à nous tous, que l’on aurait grand-peine à imaginer le monde sans lui… Ce mouvement, c’est le nationalisme ».

En quoi consiste donc le secret de cette résistance héroïque, cette opiniâtreté, ce caractère indestructible de la nation ? Où le phénomène de la nation trouve-t-il une telle force de renouvellement incessant et de renaissance précisément à une époque où il serait censé vivre ses derniers jours ? En d’autres termes, quel est ce phénomène qui a échappé aux théoriciens d’un « tel calibre », qu’ont-ils omis de remarquer en déniant tout avenir à la nation ? Des éléments de réponse ont déjà été évoqués avec les exemples français et italien de Bouvines et de Mazzini. Le nationalisme est le principal vecteur d’unité culturelle. Mais pas seulement. Il est un phénomène si complexe qu’il est quasiment impossible à définir. Par certains de ses effets il est réalité, par d’autres, catégorie mythique.

L’intemporalité de la nation bat en brèche les théories fumeuses de Karl Marx, Alvin Toffler, Kenneth Galbraith, Marshall Macluhan. Tous ces gens ont totalement sous-estimé la force du sentiment national dans le coeur et l’esprit de l’homme. En divers points d’Europe, la vivacité de l’idée nationale est visible de nos jours à travers la résistance, la fronde que mènent certains Etats contre le mondialisme atlantiste et le fédéralisme de l’Union européenne. Le problème de l’Union européenne, fondée exclusivement sur des intérêts économiques, politiques et militaires, réside dans le fait qu’elle ne pourra jamais acquérir une force cohésive égale à celle de la nation, tout simplement parce que ce type d’organisation internationale n’a pas d’âme. Dans ce cadre, le combat pour l’identité qui est celui des nationalistes païens a, n’en doutons pas un instant, contribué au rejet salvateur croissant de cette hydre à deux têtes dont le projet est clair : la destruction de nos identités par la société multiraciale, et de notre souveraineté par l’infériorisation au rang de régions sous la domination d’une techno-structure non élue donc illégitime. La nation n’a pas dit son dernier mot.