Quand commença la décadence de Rome ?

Le parallèle est saisissant entre ce qui a précédé et amené la chute de l’Empire romain, et la situation de la France aujourd’hui. Le rappel on ne peut plus clairvoyant de ces quelques étapes par Dominique Venner est là pour le démontrer. Quand des dirigeants ivres de leur idéologie mondialiste multiraciale refusent depuis cinquante ans de voir et d’accepter les leçons de l’Histoire… La France aujourd’hui est à mi-chemin entre Septime Sévère et Héliogabale.

Menées souvent au hasard, les conquêtes drainent vers Rome des richesses fabuleuses et une énorme main-d’œuvre servile qui « barbarisera » l’Italie bien avant les Grandes Invasions. La petite république pastorale des origines devient une métropole impériale énorme et richissime. Les conquêtes ont fait affluer des centaines de milliers d’esclaves africains ou syriaques. Au fil du temps, par métissage, ils modifient en profondeur la population de Rome et de l’Italie. La richesse, très inégalement répartie, profite aux familles puissantes qui se partagent le pouvoir. Pendant ce temps, les anciens citoyens libres, agriculteurs en temps de paix, légionnaires en temps de guerre, sont déchus et prolétarisés, transformés en troupeau informe, proie des démagogues. 

Les tentatives de réforme agraire des Gracques, visant à une restauration de l’ancien modèle républicain, ont échoué. La dérive se poursuit donc et s’accélère jusqu’aux guerres civiles et à César.

Son neveu et fils adoptif, Octave, ultérieurement appelé Auguste, poursuivra et amplifiera l’œuvre de l’oncle avec une immense habileté. Il donnera à l’empire naissant le centralisme politique et la ferme administration qui lui étaient nécessaire. Il lui donnera plus encore une sacralité quasi métaphysique qui survivra aux pires empereurs et à la destruction de l’Empire lui-même. Premier César philosophe, entouré de stoïciens, il entend fonder le gouvernement de l’Empire sur la vertu. Lui-même en donne l’exemple, ce qui est déjà extraordinaire. Ce faisant, il institue le pouvoir impérial sur une idée supérieure qui marquera de façon indélébile deux millénaires d’histoire européenne.

Ayant ces faits à l’esprit, est-on en droit de soutenir que Rome serait entrée en décadence à partir de la bataille de Zama ? Une décadence qui aurait duré presque sept cents ans (de – 202 à + 476), dans laquelle se trouveraient inclus la splendeur et le rayonnement de l’époque impériale, dont la nostalgie nous atteint encore.

Si l’on pense que la bataille de Zama est un peu le début de la fin, alors il faut s’entendre sur la notion de décadence. On peut reconnaître en effet une décadence incontestable de la république romaine, annoncée par la disparition de son homogénéité ethnique, de son austérité militaire, de sa gravitas, de sa morale du devoir que symbolisent le premier Brutus, Regulus ou Caton l’Ancien. Mais cette décadence ne fut celle ni de l’énergie ni du rayonnement de la romanité. Bien au contraire, c’est à partir de Zama que celle-ci prit son essor. 

Pour des raisons éthiques et politiques, au nom d’une conception lacédémonienne de la cité, on peut naturellement condamner rétrospectivement l’évolution impériale de la république. Mais peut-on parler de décadence alors que l’Empire est en pleine ascension ? Alors que cette manifestation de puissante vitalité va durer encore cinq siècles, l’espace de temps qui nous sépare de Charles VII et de la guerre de Cent Ans. Ce serait en pleine contradiction avec l’image que nous conservons de Rome. La longue période impériale, au moins jusqu’au IIIè siècle, a laissé les traces admirées de ses monuments et de ses villes un peu partout en Europe et en Afrique du Nord. C’est elle qui, de sa langue, en a formé ou coloré tant d’autres. C’est elle qui continue de rayonner sur les mœurs et les institutions dans une grande partie de l’Europe.

Alors quelle autre date pour le début de la décadence, plus exactement, pour marquer le début de sa manifestation ? Cela paraît évident à partir de Septime Sévère, mercenaire africain d’origine syriaque, proclamé empereur en 193 sur un coup de force, et qui n’avait rien de romain. Avec plus de certitude, on pourrait repérer l’année 212, celle de l’édit par lequel Caracalla, fils de Septime Sévère et faux Romain, accorda la citoyenneté romaine à tous les habitants de l’Empire, sans distinction d’origine. Après qu’il eut été assassiné, lui succéda un jeune prêtre de rite syrien, Héliogabale, personnage veule et débauché, qui laissa gouverner les femmes et les affranchis de son entourage, par le moyen de la cruauté et la corruption. Avec la cour orientale d’Héliogabale, l’ennemi est dans la place. Mère de ce pseudo-empereur, la Syrienne Julia Soemias encourage les femmes de rang sénatorial, cœur de la romanité, à prendre époux en dehors de leur caste. Au même moment, l’évêque chrétien de Rome, Calixte, autorise les unions entre femmes sénatoriales et hommes de moindre rang, jusqu’aux affranchis et aux esclaves, sans qu’elles perdent les avantages de la noblesse. De tels encouragements étaient faits pour porter des coups mortels à l’ultime charpente romaine.

Héliogabale finira assassiné par ses propres gardes, ainsi que sa mère. A son époque, Rome n’était plus dans Rome depuis longtemps. L’Empire ne se maintenant sur l’antique trajectoire que par la pesanteur des institutions et un corps de magistrats encore imprégnés de la dignitas et de l’ancienne virtus. Viendront cependant encore des périodes de rémission et de redressement sous les empereurs illyriens, issus des légions.

Dominique Venner – Histoire et tradition des Européens – extraits.