L’attaque du fourgon pénitentiaire ayant permis l’évasion de Mohamed Amra le 14 mai 2024 (toujours en cavale) s’est soldée par deux agents de transfèrement tués. Les révélations qui ont fuité après cette attaque établissent que l’intéressé, énorme caïd, faisait ce qu’il voulait en prison, menant une vie où la contrainte sur sa personne était réduite à trois fois rien : neuf téléphones mobiles pour gérer son activité criminelle extérieure via ses lieutenants en visio (extorsions de fonds, guet-apens, vol de cargaisons de drogue aux concurrents…), passations de commandes (nourriture, drogue, chicha). Amra obtient tout ce qu’il veut en prison.
Au nom du respect des sacro-saints « droits de l’individu » et de la vie privée, dans une application jusqu’à l’absurde suprême, véritable sida mental doctrinal du droit, on ne peut plus contraindre en prison. On ne parvient pas à comprendre comment une inversion des normes poussée à ce point peut voir le jour dans les cervelles et être adoptée pour mise en pratique. Un tiers des visiteurs au mieux sont fouillés depuis qu’il en a été décidé ainsi par la funeste Christiane Taubira à l’occasion de son passage en tant que ministre de la Justice, permettant de faire rentrer n’importe quoi dans les établissements. On ne peut plus fouiller en prison sans passer par un formalisme ubuesque de justifications. On peut très difficilement maintenant sanctionner à l’intérieur d’une prison sans la présence d’un avocat, on place sur le même plan, au nom des droits de l’homme dévoyés, la parole du détenu et la parole du gardien, comme c’est de longue date le cas à l’extérieur entre la parole du malfrat et celle du policier. Bref, ils ont totalement dénaturé ce que doit être une prison, ils l’ont sciemment rendue perméable. La sécurité des gardiens n’y est plus assurée (4 000 agressions par an). La sécurité entre prisonniers n’est plus assurée (11 000 agressions par an). Décréter que rien ne peut se placer au-dessus des droits de l’individu étendus au milieu carcéral, c’est consacrer la loi du « plus fort que les autres » par ses moyens financiers, par l’intimidation, la corruption qu’il est capable d’y exercer. C’est la liberté du renard dans le poulailler. Comme dans les gares on voit « des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien », dans les prisons il y a des caïds qui ont tout et des gens qui ne sont rien. La loi du plus fort, c’est la consécration du droit absolu de l’individu.
La loi d’airain qui règne dans les administrations françaises, c’est le « pas de vagues », ne pas faire savoir ce qui se passe dans un établissement scolaire (un prof pédophile, un élève harcelé) pour ne pas en écorner la réputation, dans un commissariat pour préserver le chef de service, etc. Et cet espèce d’« ultra-droit-de-l’hommisme » en cours dans les prisons, contraire au bon sens le plus élémentaire, est lié à l’ultra-individualisme consacré dans les social-démocraties. De là, puisque l’individu est l’horizon indépassable de cette idéologie de barjots sous laquelle on crève à petit feu, les gens qui sont nommés aux postes de direction, de responsabilité, sont des falots, des médiocres manquant de caractère, et surtout élevés dans ce modèle et défendant avant tout leur intérêt individuel, ils sont complètement individualistes, et vont par carriérisme étouffer les problèmes. Les gens qui sont promus sont des serviles, des gens prudents, des cyniques, des gens qui soignent leur image, qui ne prennent aucun risque, mettent la poussière sous le tapis et ouvrent le parapluie selon l’expression consacrée. Ils prospèrent dans la jungle des normes, des droits, des procédures, y compris des « droits de l’homme ». Et si le chef ouvre constamment le parapluie, celui qui est au-dessous dans la chaîne hiérarchique se voit contraint de faire de même. S’il y a un problème dans la prison, le problème n’est pas qu’il y ait ce problème, mais que quelqu’un l’ait fait savoir. Le « pas de vagues » est le reflet du management qui place l’individu au cœur de tout et au détriment de l’ensemble. Auparavant on dirigeait au nom d’un Nous ayant le souci du collectif, au nom d’un Bien commun. On disait aux subordonnés d’obéir au nom d’une valeur supérieure, de la République, la France. Désormais on leur dit obéissez parce que c’est dans mon intérêt de supérieur hiérarchique que vous le fassiez, et éventuellement aussi dans le vôtre. En cas de succès le chef s’attribue tous les mérites, et en cas d’échec c’est évidemment la faute de celui qui est en-dessous. Si on en vient par ce bain de lâcheté individualiste à supprimer l’idée de service public, de bien commun, à quoi bon prendre des risques ?
Quand j’étais enfant, mon père me racontait qu’il avait un voisin en Serbie qui emmerdait tout le quartier, le seul jeune d’une famille nombreuse où toute la fratrie se comportait normalement. Seul cet exemplaire avait étrangement été réfractaire à la bonne éducation, comme quoi chez certains c’est une nature, malgré la famille d’où l’on est issu. Il a été envoyé passer un an sur l’île bagne de Goli Otok dans l’Adriatique, un lieu totalement minéral, sans un brin d’herbe, sans un arbre, sans ombre, à déplacer des rochers d’un bout à l’autre de l’île tout la journée sous le soleil. Il est rentré chez lui doux comme un agneau, il n’a jamais plus « délinqué ». La France a fermé ses bagnes, en Guyane, en Nouvelle Calédonie, les doux rêveurs humanistes refusent de recourir à ce genre de méthodes, ils ont pris le pouvoir dans la doctrine pénale, ne jurent que par l’éducation en douceur qui va « resocialiser » la racaille. On voir le résultat du refus de dissuader par la terreur.
Florent de Mestre
