« Je décrète l’état de bonheur permanent », telle était l’inscription, utopique à souhait, qui figura en mai-juin 1968 dans l’escalier de Science Po (in Dominique Venner, Ils sont fous ces gauchistes !). Elle n’était qu’une reformulation de l’esprit bolchevique contenu dans la phrase vue sur les murs à Moscou en 1921, citée dans les mémoires de Christian Millau relatant son grand-père russe, « D’une main de fer, acculons l’humanité au bonheur ! ».
La compréhension du monde actuel nécessite la connaissance d’éléments passés dont il est l’application obstinée, enragée. Le mot utopie désigne, dans le langage courant, une idée ou un projet généreux mais irréalisable. Ce mot est entré, selon Jean Daujat, philosophe chrétien, dans la langue française en 1532 sous la plume de Rabelais, dont l’abbaye de Thélème est en effet… une utopie.
Utopie, mot grec signifiant « lieu qui n’existe pas », est aussi le titre du célèbre essai écrit par Thomas More en 1516. Thomas More fut Premier ministre du roi anglais Henri VIII qui le fera mettre à mort parce qu’il s’opposait à son divorce d’avec Catherine d’Aragon et refusait le schisme avec Rome qui allait suivre, ouvrant la voie à la création par Henri VIII de l’Église anglicane. L’Utopie de Thomas More décrit une cité idéale, située sur une île, très inspirée de La République de Platon (More était un lecteur averti des textes grecs). Les trois caractéristiques de l’île conçue par Thomas More sont l’urbanisme rationnel de la cité (on dirait aujourd’hui « l’aménagement du territoire »), son économie fortement socialiste, la coexistence de diverses religions. On retrouvera toujours, peu ou prou, dans les projets utopiques des siècles suivants, ces trois composantes. La perspective utopique conduit inéluctablement au socialisme, ainsi que l’a expliqué Jean Servier dans son Histoire de l’utopie : « Les mouvements millénaristes, plus tard les révolutions, marquent l’espoir de ceux qui attendent de la violence la vraie Cité des Egaux enfin réalisée sur terre. »
La première œuvre vraiment « utopique » est d’ailleurs la Cité du Soleil de Tomaso Campanella, parue en 1602, Civitas Soli, au titre choisi en opposition expresse à Civitas Dei, la Cité de Dieu de saint Augustin. Bien évidemment le Soleil auquel fait référence Campanelle n’a rien à voir avec celui des Païens, d’Apollon, Sol Invictus et de la Schwarze Sonne. L’utopie est, par essence, la laïcisation de l’idée de Salut éternel, la volonté de réaliser, dès ici-bas, le Paradis chrétien des élus. Tout projet utopique poursuit donc à la fois l’idée d’égalité parfaite – au Ciel des chrétiens, tous les justes jouissent de Dieu, quelle qu’ait été leur situation sur terre -, et l’idée de bonheur – les justes goûtent d’une félicité que saint Paul déclare inexprimable par des mots humains (il en savait des choses, ce Saül de Tarse, pour vendre son charlatanisme judéo-hérétique aux gogos de son temps !), bonheur dû à la connaissance de Dieu, obtenue sans effort et sans souffrance. Mais l’utopie est aussi éternelle. Cela dit, s’il est démontré que l’utopie est indéfectiblement liée à l’idée communiste elle-même profondément chrétienne, ce n’est pas un hasard si on en trouve trace dans la déclaration d’indépendance du pays qui deviendra la nation reine du capitalisme, puisque fondé par des francs-maçons demeurés influencés par les idéaux des immigrants européens chrétiens sur ce Nouveau monde, dans la « poursuite du bonheur » de son alinéa 2. La fondation américaine est indiscutablement basée sur l’idée d’utopie qu’il faut faire advenir réalité.
Dans son livre La fin de l’utopie, Herbert Marcuse, philosophe freudo-marxiste américain des années 1960, écrit : « Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui l’avant-garde intellectuelle de gauche redécouvre les travaux de Fourier… Celui-ci, plus audacieux encore que Marx, n’avait pas craint de parler d’une société dans laquelle le travail deviendrait un jeu » ! Pour rappel, Fourier avait imaginé le Phalanstère, fondé sur la vie communautaire et l’absence d’autorité. L’expérience s’effondra dans le chaos et la violence. Nombreux furent les socialistes utopiques, comme Victor Considérant, Prosper Enfantin, Auguste Comte lui-même, Saint-Simon (descendant du duc du XVIIIe siècle), ou encore Saint-Just qui prétend en 1792 que le bonheur est « une idée neuve en Europe ». Avant cette date, le bonheur est une chose inconnue des gens, il fallait oser ! Mais on est bien là dans l’outrance gauchiste.
Large est le champ de ceux qui vont élaborer « les lendemains qui chantent ». Utopique et très actuel est, par exemple, le projet de Saint-Simon (1760-1825), qui veut « substituer l’administration des choses au gouvernement des hommes » et pense que les barrières nationales ne peuvent être que des entraves dans un système social unique pour tout le continent, reposant sur l’autonomie de l’économie par rapport au politique. On voit là comment les idées socialistes sans-frontiéristes sont recyclées par le capitalisme mondialiste et l’européisme de banquiers ayant évincé du pouvoir la « classe politique de papa », dévoreur de main-d’œuvre immigrée et adepte d’une gouvernance mondiale. La condition de réussite de cet objectif est posée dans l’ouvrage de Saint-Simon La réorganisation de la société européenne (1822) : « Toutes les nations de l’Europe doivent… concourir à la formation d’un Parlement général qui décide des intérêts communs de la Société européenne. » Si l’on n’a pas là décrit le projet même de l’Union européenne actuelle, nous voulons bien être changés en pot de fleurs !
On sait aujourd’hui combien le rêve utopique a viré au cauchemar et combien les expériences socialistes rouges, celles forgées par des intellectuels et révolutionnaires juifs au XXe siècle, mises en application de Moscou à Pékin et de Cuba à Phnom Penh, ont accumulé de destructions et de victimes. Voilà qui justifie la conclusion d’Igor Chafarevitch à son maître-ouvrage, Le phénomène socialiste : « Une longue série d’exemples semblables laisse supposer que le dépérissement et, à la limite, la mort de l’humanité ne sont pas la conséquence fortuite, extérieure, de l’incarnation de l’idéal socialiste, mais en constituent au contraire l’élément organique essentiel. Cet élément inspire les propagandistes de l’idéologie socialiste qui le perçoivent plus ou moins consciemment. La mort de l’humanité n’est pas seulement le résultat concevable du triomphe du socialisme, elle constitue le but du socialisme. »
L’utopie dans son sens historique est intrinsèquement liée à l’égalitarisme communiste. Elle porte en elle-même le mensonge et la mort. Il n’y a rien de plus dangereux que la force de l’utopie.
