Un modèle économique à bout de souffle

La grande photographie de l’économie française que propose Jérôme Fourquet, auteur de La France d’après aux Éditions du Seuil, peut laisser penser que ce sociologue serait un vieux grincheux décliniste qui décrit un appauvrissement du modèle économique français. Il ne fait montre que de lucidité.

Pour lui, depuis la fin des années 1970, le métabolisme économique de la France a changé. Le pays a basculé dans un système qu’il appelle « stato-consumériste », terme définissant une économie centrée non plus sur la production, sur ses usines, mais sur la consommation des ménages avec le soutien de l’Etat devenu une espèce de guichet à argent public sous forme de prestations sociales, d’aides directe, de prolifération des services publics… Le modèle stato-consumériste produit de moins en moins, mais consomme beaucoup, avec le soutien de l’État.

Et il est quand même assez consternant d’observer que de tous ces gouvernements, depuis un demi-siècle, de gauche comme de cette droite à l’eau tiède, aucun n’a jugé bon de remettre en cause ce modèle stato-consumériste qui a pour fondement la désindustrialisation de la France. Depuis cinquante ans, tous les gouvernements ont pris l’habitude de multiplier les emplois publics pas forcément pertinents (alors que par ailleurs il n’y a pas assez de magistrats, pas assez de policiers), de multiplier les béquilles sociales, dans le but de soutenir les Français dans leurs revenus afin qu’ils puissent continuer à consommer. Et la France en est arrivée à ce point où le pouvoir d’achat est devenu une espèce de droit, une espèce d’acquis social, et la masse consumériste, qui est aussi constituée d’électeurs, demande au politique enferré dans cette fuite en avant de réassurer le pouvoir d’achat constamment. C’est tout à fait la logique du « Quoi qu’il en coûte » déballé par l’Élysée à l’occasion de l’épisode Covid.

Mais tout cela, dit Jérôme Fourquet, se fait au prix de l’explosion de la dépense publique, donc d’un endettement faramineux des générations futures, donc d’une envolée de la pression fiscale. On ne peut pas jouir du parc d’attraction indéfiniment Arrive un moment où il faut passer à la caisse.

Tous les sujets sont liés les uns aux autres et ont pour point de départ cette bascule des années 1970, au moment où commence la désindustrialisation française, désindustrialisation dont le pic se situe au début des années 2000. La France voyait ses outils procurant les salaires disparaître, mais sous la conduite d’illusionnistes incompétents et malfaisants elle a préféré faire comme si de rien n’était, elle a choisi la facilité pour l’instant présent, remettant les conséquences au futur.

Et tout cela finit par se voir dans les comptes publics, avec ce que l’on nomme les « déficits jumeaux », c’est-à-dire lorsqu’un État combine à la fois un déficit budgétaire (lequel provoque le cumul d’un stock de dette qui ne cesse de croître – la France était à 75 milliards d’équivalent euros de dette en 1978, elle est passée à 3 100 milliards aujourd’hui), et un déficit commercial. Par le déficit budgétaire, la France dépense plus qu’elle ne lève d’impôt, ce qui la contraint à emprunter encore davantage sur les marchés bancaires internationaux. Par le déficit commercial, elle consomme beaucoup plus qu’elle ne produit, par des achats fait à l’étranger. Le cercle vicieux est infernal. Et il a fallu que ce soit ici, sur le sol français, que frappe tant d’incompétence de la classe politique. Les déficits jumeaux sont la conséquence de cette désindustrialisation acceptée par la gouvernance, fermeture des filatures du Nord, des hauts fourneaux de la sidérurgie rachetée par les Indiens, de l’industrie de la chaussure, et de tant d’autres secteurs… désindustrialisation qui a été un appauvrissement collectif.

Tout cela a fait de la France un pays de moins en moins détenteur et de plus en plus détenu. Les Français aujourd’hui détiennent à l’étranger beaucoup moins que ce que les étrangers détiennent en France. Et ce que les étrangers détiennent ici, est sous forme de bons du trésor, du parc immobilier de prestige (20 % de propriétaires étrangers dans le 7e arrondissement de Paris), des entreprises rachetées. Sous cette lumière, on comprend que l’opération « Choose France » menée par le pouvoir depuis six ans, visant à attirer des investisseurs étrangers en France, c’est continuer d’accroître cette situation de détention par des étrangers.

Les conséquences du modèle stato-consumériste se voient aussi dans le paysage bien sûr, ce sont les usines qui ont fermé et qui ont été remplacées par des entrepôts de logistique, des lieux qui ne sont pas des lieux de production mais de simple stockage, par des centres commerciaux. On comprend que ce modèle-là, ce modèle de l’économie française depuis un demi-siècle, est un échec, une dynamique d’appauvrissement, et que ce n’est pas indéfiniment soutenable, ça ne peut que craquer un jour.

C’est à croire que la gouvernance s’est levée un matin en se disant, tiens, on va arrêter de produire, on va fermer toutes les usines, les délocaliser à l’étranger, nous vivrons à crédit et nous financerons l’oisiveté ! Car en définitive c’est ce qui s’est produit. Et qui fera-t-on payer tout ça ? Les entreprises restantes par un alourdissement de leurs charges. Or, ce n’est pas le choix qu’ont fait tous les pays. En Europe du Nord, ils ont fait le choix de monter en gamme, de protéger leurs industries. En France, les éminences intellectuelles qui font profession politique choisissent de faire payer les entreprises, ce qui va les pousser de surcroît à délocaliser. Au final, en 2000, quand la Chine entre dans l’Organisation mondiale du commerce, quand des anciens pays de l’Europe de l’Est rentrent dans l’Union européenne, la France est mûre pour la chute. Quand l’Allemagne va accompagner ces puissances émergentes, la France fait le choix des 35 heures de travail hebdomadaire. Cette gouvernance française depuis un demi-siècle a loupé presque tous les trains, il n’y a pas une mauvaise décision qu’elle n’ait pas prise.

Aujourd’hui, le cercle du stato-consumérisme est toujours en place, l’État finance le reprisage de vos chaussettes, la réparation de votre grille-pain, les mangas de vos enfants, leurs billets de train, etc. Et le pire, c’est que politiquement ce n’est même pas rentable parce que, « bouchée avalée n’a plus de goût », à mesure que l’État intervient pour faire baisser le sentiment d’insécurité économique, les gens constatent que la puissance publique n’arrive plus à maîtriser les risques.