Telle est la prière secrète des chefs d’État en manque de popularité dans leur pays. La ficelle a tant servi qu’elle devrait être hors d’usage. Mais non, elle tient toujours. Le son du canon vaut mieux que tous les discours pour mener une campagne électorale. On espère bénéficier de « l’effet drapeau » par lequel les moutons font bloc autour du courageux père de la nation qui de surcroît reviendra auréolé de gloire si tout se passe bien. Jules César en a usé. Et à l’approche des élections européennes, les Français vivent désormais sous les petites phrases régulièrement répétés à propos du conflit contre la Russie en Ukraine.
Une « bonne petite guerre » pourvu qu’elle soit rapide et victorieuse, cela va de soi. En envoyant quelques marines déloger un gang pseudo révolutionnaire à Grenade, Ronald Reagan s’est assuré une réélection triomphale ; quant à Margaret Thatcher, elle s’est offert un second mandat en lançant les canonnières britanniques à l’autre bout du monde contre les Argentins. Nul ne peut évaluer ce que la Grande-Bretagne gagna à conserver de haute lutte les îles Malouines, mais personne ne doute que la carrière politique du Premier ministre en ait tiré le plus grand profit. Quant à la popularité du président Bush père, elle a culminé au zénith après l’expédition panaméenne contre le général Noriega.
Les dirigeants français eurent moins de réussite et ne parvinrent jamais à toucher les dividendes électoraux de leurs expéditions militaires. Les Français eurent beau approuver dans leur majorité l’intervention des paras à Kolwezi, le déploiement de notre armée au Tchad ou l’assaut donné en 1988 à la grotte d’Ouvéa en Nouvelle Calédonie, l’ennemi n’était pas suffisamment identifié, l’offense à l’honneur national pas assez caractérisée pour que la canonnade tint lieu d’argument électoral. Sans doute eût-il fallu que l’armée du Mozambique s’emparât de la Réunion, que les Cubains installent un régime communiste en Guadeloupe pour doter la France de cette « bonne petite guerre » qui conforte à tout coup le pouvoir en place.
Néanmoins, ce jeu avec l’ennemi n’est pas sans danger, et le rapport des forces doit être soigneusement évalué afin qu’un éphémère regain de popularité ne se paie pas d’une cuisante défaite. Pour n’avoir pas su mesurer ce risque avec la Prusse, Napoléon III perdit son trône. La Russie n’est pas la Grenade ou Panama.

