La France est tellement obsédée par l’égalitarisme qu’elle est la seule à avoir imaginé de chronométrer le temps de parole des hommes politiques. Forgée en 1789, l’égalitarisme est une passion triste, liée finalement à l’envie, à la jalousie et pour certains individus peu scrupuleux à la convoitise sur les biens du voisin. Une fois que l’être humain a satisfait ses besoins fondamentaux comme tout animal (nourriture, abri…), il lui manque cependant et contrairement à l’animal, une chose essentielle : la reconnaissance. Le XIXe siècle est celui où l’on est passé du mode de vie « communautaire » au mode de vie « sociale ». C’est la même chose, penseront certains de prime abord ? Expliquons la nuance.
Dans le mode de vie communautaire, l’individu n’existe qu’en tant que membre de la communauté (famille, village, corporation professionnelle, etc.). Dès lors, la promesse de « l’émanciper » lui fait miroiter une formidable ouverture de « champ du possible » par rapport aux « contraintes » communautaires. On comprend pourquoi la plupart des individus vont s’engouffrer dans cette brèche, ayant l’impression qu’un monde s’ouvre à eux.
Le problème, c’est que les individus sont très nombreux. Le monde « émancipé » ne s’ouvre donc pas seulement pour soi-même, mais aussi devant tous les autres, qui sont là, avec leur concurrence qui rend la chose beaucoup moins formidable que ce que l’on avait initialement imaginé. C’est la phrase de Tocqueville, « Ils ont aboli les privilèges de quelques-uns, ils rencontrent la concurrence de tous ». Il va falloir se battre désormais, non seulement dans le domaine économique, mais aussi pour avoir un minimum de reconnaissance.
A l’intérieur de la communauté vous êtes reconnu ne serait-ce que parce que les gens autour de vous, vous connaissent. Dans un village, au cours du XIXème siècle, ou bien aujourd’hui si vous vivez dans une commune de 100 personnes, tous les gens que vous allez croiser au cours de la journée sont des gens qui vous connaissent et que vous connaissez aussi. Quand on vit dans une grande ville comme Paris, le connu est vraiment l’exception parce que l’essentiel des gens que l’on croisera dans la journée sont des gens que l’on ne connaît pas et qui ne nous connaissent pas. Dans ces conditions, s’opère une gigantesque lutte pour la reconnaissance sociale.
Le gros problème qui reste non résolu dans les sociétés contemporaines, la grande souffrance, c’est le défaut de reconnaissance, parce que plus on « mondialise » plus finalement va s’imposer aussi le principe très libéral du « winner takes all », certaines personnalités vont polariser toute l’attention, à travers l’internet, la télé, les médias, et va rester « ceux qui ne sont rien » selon un propos odieux devenu célèbre, qui n’ont pas de notoriété. Ces gens-là qui, auparavant dans le mode de vie communautaire avaient un minimum de reconnaissance garanti par leur famille, le village, la corporation, ne l’ont plus. Des anonymes dans une foule sans identité. Et c’est sur ce défaut de reconnaissance que prospère toujours la passion triste égalitaire française, parce qu’à défaut d’obtenir cette reconnaissance, ce que les gens demandent c’est finalement une égalisation, une uniformisation de tout le monde, ce que promet l’utopie socialiste.
