En envoyant Tintin en Russie soviétique, en 1929, Hergé son génial créateur fait preuve d’une lucidité incontestable sur le bolchevisme mais, comme le note pertinemment Jean Mabire, « il reste pourtant très modéré quand on connaît la réalité de la Guépéou et du Goulag ».* Stéphane Courtois et les autres historiens de gauche, auteurs du Livre noir du Communisme, iront bien plus loin, soixante-dix-ans plus tard, dans la dénonciation des crimes bolcheviques, notamment commis au moment où Tintin part pour le « pays des soviets ».
En effet, 1929 est l’année où Trotski est expulsé d’Union Soviétique, où Staline entreprend de liquider systématiquement les koulaks et où, à l’occasion de ses cinquante ans, le dictateur instaure le culte de la personnalité. Tous ces « détails », Hergé choisit de ne pas les mettre en scène dans les aventures dessinées de son jeune reporter. Mabire a donc bien raison d’écrire « modéré »…
Tintin au pays de soviets restitue bien entendu une vision effroyable de la Russie soviétique : famine, pauvreté, violence… Mais n’oubliant pas qu’il s’adresse avant tout à un public d’enfants, Hergé fait flèche de tout bois pour créer des gags « anticommunistes » à profusion. Et pourtant, n’est-ce pas Milou qui a raison lorsqu’il fait remarquer à Tintin, dont l’avion volé à l’Armée Rouge s’est crashé, que même « les hélices soviétiques ne sont pas solides ». La suite des événements en URSS a démontré qui, des anticommunistes ou des économistes marxistes-léninistes, étaient les primaires…
Hergé n’a évidemment pas inventé – ou plutôt deviné… – les méfaits du communisme. Comme pour tous ses albums, ils s’est documenté. Sa principale source, et non la seule comme le suggèrent les charlatans qui veulent la thèse d’un Hergé à l’esprit étroit, est un livre, Moscou sans voile, paru en 1928 et écrit par un certain Joseph Douillet, ancien consul de Belgique à Rostov-sur-le-Don. Benoît Peeters, dans Le monde d’Hergé, reproduit un passage de Moscou sans voile que l’on retrouve repris presque mot pour mot dans la bande dessinée (planche 32 de l’album) : il s’agit d’une scène montrant comment se passent les élections de soviets. Un bolchevique s’adresse à la foule : « Trois listes sont en présence. L’une est du parti communiste. » A ce moment, il sort son revolver et continue : « Que ceux qui s’opposent à cette liste lèvent les mains. Personne ? Je proclame donc la liste communiste votée à l’unanimité ! »

Remi Georges (RG, Hergé)
Si Tintin au pays des soviets compte bien sûr quelques maladresses ou exagérations, les monter en épingle pour faire le procès d’Hergé est grotesque : Hergé était un homme honnête et un honnête homme. Son « tort » vient peut-être du fait qu’il est issu d’un certain milieu traditionaliste, catholique et patriote de l’entre-deux guerres, dont l’admirable intransigeance à l’égard des crimes du communisme n’est plus à démontrer. Hergé disait d’ailleurs de ses premiers livres, presque en s’excusant, qu’ils étaient « belgicains », comme on dit « franchouillard ». Mais belgicain ne veut pas seulement dire nostalgique d’une « Belgique de papa » démocratique et conservatrice. Il y a aussi dans ce terme insolite un je-ne-sais-quoi de frondeur et de naturellement hostile aux idéologies totalitaires, telle l’idéologie communiste.
Hergé savait que seules les sociétés d’ordre permettent la liberté, alors que le pays des Soviets faisait rimer désordre et oppression du peuple russe. Le fanatisme était étranger à Hergé et il ne pouvait comprendre qu’un régime qui promet le bonheur tue des millions de gens, comme Didi dans Le Lotus Bleu qui veut couper la tête de Tintin pour l’aider à « trouver la voie ».
Arrivé à l’automne de sa vie, Hergé ne se sera pas éloigné du jeune dessinateur qu’il a été, si féroce avec l’optimisme à visage inhumain de l’homo soviéticus.
*Jean Mabire dans National Hebdo n° 450.
