Du diktat économique

Étymologiquement, économie vient de deux racines grecques qui signifient ordre dans la maison. Dans la hiérarchie des savoirs fixée par la scolastique (réflexion philosophique classique), l’économique, vient après la politique, cette dernière après la morale, laquelle est précédée de la métaphysique. Ceci du fait que l’économie est subordonnée à des principes, à des priorités, à des activités qui lui sont préalables et… supérieures. La sphère économique n’est pas indépendante du reste de la société : encore moins peut-elle, dans un monde normal, lui dicter ses lois. Mais nous ne vivons pas dans un monde normal.

L’économie est bien, au sens grec, ce qui a trait à l’harmonie matérielle qui doit régner dans une communauté. Mais elle ne saurait se substituer aux fins de la communauté. C’est toute l’erreur du libéralisme économique que de le prétendre : Jean-Baptiste Say, qui a diffusé en France les théories d’Adam Smith, considère que l’utilité d’un bien se réduit à sa valeur d’échange. Il en a tiré sa célèbre « loi de l’offre et de la demande ». Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, l’homme lui-même devient marchandise : Say, bien qu’inspiré par le matérialisme des Lumières (il fut secrétaire du ministre girondin des finances Clavière), ne va certes pas jusque-là, mais son système le fait pour lui.

Opposée en apparence à l’école libérale, l’école socialiste (y compris Marx), adhère en réalité encore plus brutalement au primat de l’économie sur l’homme et l’on sait à quel point cette primauté s’exerça sans limites sur les hommes, sur les sociétés et l’environnement dans les économies socialistes.

C’est aussi Jean-Baptiste Say qui posa le primat de l’industrie dans l’économie (sa chaire au Collège de France s’intitulait Cours d’économie industrielle) et dans la société. L’industrie lourde fut, en Union Soviétique (les kombinats) ou en Chine (le « grand bon en avant »), le cœur de l’économie et du système social.

L’affirmation du primat de l’économique sur le politique, la volonté de plier l’organisation sociale à la production, le refus d’opposer des barrières nationales ou culturelles à l’échange aux biens, capitaux et services (les traités européens, l’ALENA, l’OMC…) comme le voulait Saint-Simon dans son Catéchisme des industriels, tel est l’horizon indépassable des économies modernes. Le rappel d’exigences supérieures à l’économie (intérêt national, équilibre social, respect des identités…) vous disqualifie instantanément : « Les protectionnistes sont des idiots » disait en 1993, lors des négociations du GATT, le ministre français de l’industrie, Gérard Longuet.

Marx se réjouit que le capitalisme détruise les sociétés d’Ancien régime (non fondées, au moins théoriquement, sur la seule valeur économique des hommes et des choses) ; on l’a vu, beaucoup d’anciens marxistes, militants maoïstes, gauchistes (le vice-président du patronat de 1998 à 2002, Denis Kessler, Dominique Strauss-Kahn, Jacques Attali, Alain Minc, Denis Olivennes, Marin Karmitz…) considèrent la mondialisation, le libre-échangisme, comme un facteur positif de transformation des sociétés humaines, à l’instar de la déclaration du sociologue Pierre Rosanvalon (président de la fondation…  Saint-Simon, il n’y a pas de hasard !) : « Aujourd’hui, être tiers-mondiste, c’est être libre-échangiste » (L’Expansion, 24 juin 1993).

L’économie n’est ni « neutre », ni purement « scientifique » : l’homo oeconomicus d’avant-hier, l’homo consumens d’hier, l’homo communicans d’aujourd’hui réduisent l’humanité à ses seuls appétits matériels. L’économie doit être au service des hommes, et non l’inverse.