Philippe Auguste a fait expulser les Juifs en 1182 parce qu’ils étaient devenus propriétaires de 40 % des maisons de Paris, et que les parisiens, chrétiens, qu’ils utilisaient en domesticité l’étaient davantage sous la forme d’esclaves que de salariés dûment rémunérés. Ces raisons, la « norme médiatique » ne les mentionne jamais (recherchez ça sur le web), préférant les habituels arguments de jalousie à leur encontre, de pratique de l’usure, et d’accaparement de leur fortune pour combler les déficits du trésor royal mis à mal par la Croisade et la lutte contre les Anglois. Quand les bornes sont franchies y’a plus de limites, comme le dit la formule. Philippe Auguste mit fin au problème.
C’est probablement en souvenir de cette situation de mainmise excessive sur l’immobilier de la capitale, que le Parlement de Paris s’opposa fermement aux nouveaux droits reconnus aux Juifs d’Alsace par Louis XVI en 1784 par lettres patentes, considérant comme « infiniment dangereux » un texte contenant la reconnaissance publique que « les Juifs ont un droit d’habitation dans le royaume ».
En Rhénanie, depuis la fin du XIVème siècle, il était formellement interdit aux Juifs d’habiter Strasbourg et d’y acquérir des biens immobiliers. Quand Strasbourg fut rattachée en 1681 à la France, Louis XIV promit de respecter la loi municipale et les mesures relatives aux Juifs furent en effet maintenues.
Naftali Hertz ben Dov Beer, dit Hirtz de Medelsheim, Juif appartenant à une famille très fortunée, également connu sous le nom de Cerf Beer, installé avec toute sa famille à Bischeim, à une lieue de la capitale alsacienne, était marchand de chevaux, grossiste en foin et fournisseur de la cavalerie royale dans les provinces d’Alsace et de Lorraine, directeur des fourrages militaires. Il était devenu par ailleurs conseiller commercial du Landgrave de Hesse-Darmstadt, du palatinat des Deux-Ponts et des princes de Nassau. Il ne pouvait que difficilement supporter l’interdiction faite aux Juifs de séjourner à Strasbourg où l’appelaient constamment ses activités. Il obtint donc tout d’abord, grâce à une intervention particulière du duc de Choiseul, le droit de s’y installer pour la durée de l’hiver 1767-1768. Quelques mois plus tard, une requête du marquis de Monteynard lui permit de prolonger, pendant l’été, son séjour dans la ville où le roi « souhaite qu’il demeure pendant toute l’année ». Le 20 novembre 1771, Cerf Beer obtint des magistrats strasbourgeois de prolonger sa résidence, été comme hiver, dans la cité alsacienne. Dès le 16 janvier de cette même année, soit onze mois avant d’avoir reçu l’autorisation exceptionnelle de séjourner à Strasbourg comme locataire, il s’était rendu secrètement acquéreur, sous le nom d’un tiers, de l’hôtel de Ribeaupierre, propriété de son Altesse Sérénissime le duc des Deux-Ponts. L’homme de paille obligeant dans cet achat était le chevalier de La Touche, lieutenant-général des armées du roi. Une fois l’immeuble acquis illégalement et grâce aux largesses (naïves ? intéressées ?) de ces grands du royaume, Cerf Beer procéda à une série de locations dans d’autres parties de la ville afin d’y installer d’autres membres de sa famille, notamment ses gendres associés à ses affaires. Ce n’est qu’en 1784, à la mort du chevalier de La Touche, que Cerf Beer se dévoilera comme propriétaire de l’hôtel de Ribeaupierre. Les magistrats de la ville refusèrent d’emblée d’accepter le fait accompli et firent valoir que même un chrétien n’eut pu, sans permission particulière, acquérir l’immeuble en question. Cerf Beer présenta alors des lettres patentes qui, datées de mars 1775, lui accordaient « les mêmes droits, facultés, exceptions, avantages et privilèges dont jouissent les sujets naturels ou naturalisés ». Ce qui permit au bénéficiaire « d’acquérir par achat, donation ou legs, succession ou autrement, tenir et posséder dans notre royaume tous biens meubles et immeubles de quelque nature qu’ils puissent être ». Les autorités municipales arguèrent immédiatement que l’acquisition clandestine de l’hôtel de Ribeaupierre datait de 1771 et ne pouvait être justifiée par une décision royale prise quatre ans plus tard. Louis XIV s’étant engagé, en 1681, à respecter l’autonomie de Strasbourg, la ville ne pouvait accepter l’état de fait qui lui était imposé et une protestation fut immédiatement adressée à Versailles.
Les magistrats strasbourgeois proposèrent de ne pas inquiéter Cerf Beer, locataire de trois maisons dans la ville, mais exigèrent qu’il les quitte une fois accomplies les missions qu’il remplissait au service du roi. Cerf Beer réclama pour sa part, l’application pure et simple des lettres de patente de 1775. Il savait par ailleurs qu’il pouvait compter sur de nombreux appuis à la Cour, ceux notamment du marquis d’Argenson, du maréchal de Contades et du comte de Ségur. Cerf Beer se jugeant en position suffisamment forte, ira même revendiquer davantage, en suggérant à Louis XVI d’étendre à ses coreligionnaires méritants la mesure dont il avait bénéficié. Strasbourg répliqua en refusant d’admettre en ses murs les « sangsues » qui vont ruiner ses habitants. Le déclenchement de la Révolution fit que la gestion de la place des Juifs en France échappa au pouvoir royal pour passer à l’Assemblée constituante, puis à Napoléon Ier.
