Il a existé une complicité très proche non seulement des élites, mais aussi d’une partie de la classe politique de gauche, d’une partie des syndicats, d’une partie des intellectuels britanniques, avec le IIIe Reich. Une complicité ancienne, antérieure à l’émergence d’Adolf Hitler, qui remonte aux années 1920, à l’époque du traité de Versailles. Le destin de la relation entre l’Angleterre et l’Allemagne s’est joué de peu. Entre mai et juin 1940, il y a eu des moments où Churchill aurait pu être renversé, et une paix séparée conclue par les Anglais avec l’Allemagne. Le cours des événements en aurait été changé totalement.
Les raisons de cette complicité sont nombreuses, citons-en trois : le rapport conflictuel ancestral à la France, la sensibilité racialiste des Britanniques, un lien familial avec l’Allemagne.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le souci des Britanniques est d’une certaine manière de s’assurer que la France ne profite pas exagérément de sa victoire, pour s’assurer à elle-même sa domination. C’est un vieux système de pouvoir Britannique que l’on appelle « the balance of power », qui établit qu’il faut toujours aider le plus faible contre le plus fort, en l’occurrence contre celui qui peut restructurer le continent. Or, qui se trouve dans cette position de force en 1918 ? c’est la France qui a écrasé l’Allemagne de demandes de réparations exorbitantes pour l’économie de cette dernière. Dès 1918-1919, dès la conclusion du traité de Versailles que les Américains refusent de ratifier, les Anglais refusent eux de garantir le principal gage de paix conquis par la France avec ce traité, la rive gauche du Rhin. La France se retrouve donc seule face à une Allemagne confrontée à des réparations exorbitantes et qui va être poussée par les Britanniques à ne pas les payer. Fidèles à leur religion de la « main invisible du marché » d’Adam Smith et du « doux commerce » de Montesquieu, les Britanniques et la Banque d’Angleterre qui a un rôle essentiel à ce moment-là (les relations entre son Gouverneur Montagu Norman, et le futur ministre de l’Économie de Hitler, Hjalmar Schact) préfèrent une Allemagne qui devient un « bon client », qui achète des produits Britanniques, qui s’intègre au capitalisme, plutôt qu’une Allemagne dont la capacité contributive consiste à payer des réparations aux Français.
Il y a par ailleurs une forme de racialisme partagée entre les Allemands et les Britanniques. L’un des principaux inspirateurs d’Adolf Hitler, qui le considère comme l’un de ses « évangélistes », fut un Anglais, Houston Chamberlain (apparenté au ministre), qui a écrit un livre absolument fondamental, La Genèse du XIXe siècle, qui était le livre de chevet pour ainsi dire d’Adolf Hitler. Houston Chamberlain avait pris la nationalité allemande, a épousé une Allemande et a parrainé Hitler durant les débuts de son ascension. Il est mort à Bayreuth en 1927, Adolf Hitler était présent aux obsèques. Ce dernier cultivait par ailleurs une certaine fascination pour les Britanniques, par leur manière de concevoir l’Empire (la conscience est alors unanimement partagée chez les Britanniques de leur indiscutable supériorité, laquelle fonde leur modèle de gestion de leurs territoires d’Empire et maintient les distances ente une administration coloniale de cadre et les populations de ces territoires d’Empire). Hitler sera le premier homme politique Allemand qui ne conteste pas l’hégémonie Britannique sur les terres émergées d’Afrique et d’Asie. C’est pour toutes ces raisons que les propositions que Hitler va faire aux Anglais vont avoir un écho considérable. L’intérêt de Hitler est continental européen, il laisse aux Britanniques la vocation qu’ils ont adoptée à dominer le reste des terres émergées, il privilégie avec les Anglais un partage des terres et des eaux. Et c’est un langage qui est très doux aux oreilles des Anglais. En son temps l’Empereur Guillaume II voulait tout au contraire les concurrencer, en matière économique et commerciale, ce qui a été une autre des causes de la Première Guerre mondiale au-delà du jeu des alliances à partir de l’attentat de Sarajevo. Dans Mein Kampf, et dans un second ouvrage peu connu, dit Le Second livre, jamais publié, Hitler écrit que les Allemands ont sans doute une part de responsabilité dans la Première Guerre mondiale parce qu’ils ont voulu contester aux Anglais cette capacité à dominer le monde extra-européen.
Outre les intérêts géopolitiques et racialistes, il y avait également entre Adolf Hitler et l’Angleterre un lien familial, par son demi-frère qui s’était marié à une Anglaise qui a vécu à Liverpool très longtemps, et il y a de fortes présomptions, sans que l’on en ait la certitude, qu’Adolf Hitler aurait vécu auprès d’elle durant six mois en Grande-Bretagne entre 1912 et 1913, puisque cette belle-sœur a écrit un livre racontant ce séjour, ouvrage qui a failli être publié aux États-Unis en 1942, et il a été retrouvé dans un fonds de la CIA par un journaliste Britannique qui l’a publié dans les années 1980.
Il y avait donc une sympathie pour le national-socialisme allemand de la part des élites britanniques pensant qu’il était possible de s’entendre avec les Allemands, de faire une paix séparée. Leur structure de pensée consiste donc à se dire que l’on doit agir favorablement envers un homme politique Allemand, le premier, qui ne s’établit pas en concurrent. Et dans le jeu anglais, ce qui sera cédé à l’Allemagne le sera au détriment de la France. A partir de 1933, les Anglais vont donc pousser les Français à accepter de faire des concessions année après année, accepter la remilitarisation de la rive gauche du Rhin en 1936, le statu quo à propos de l’évolution de l’Autriche, de la Tchécoslovaquie et des Sudètes, qui aboutira à la rencontre de Munich. C’est un pouvoir économique très fort à l’époque de la France en Tchécoslovaquie (Schneider est propriétaires des usines Skoda), qui va s’effondrer à cette occasion. A partir du moment où l’Allemagne intervient dans le nord de la Tchécoslovaquie, non seulement la France n’a plus d’allié en Europe centrale mais un potentiel économique formidable passe aux mains de l’Allemagne. Et tout cela sera négocié par les Anglais avec Hitler sans que la France ait son mot à dire, les élites politiques françaises étant sous influence anglaise comme elles le seront plus tard sous celle des américains. Churchill est le seul, très isolé à l’époque, à dire aux Français de ne pas suivre le gouvernement anglais.
Au-delà des intérêts économiques partagés, il y a une admiration pour Adolf Hitler chez une partie de la classe politique britannique, qui voit le leader du IIIe Reich probablement avant tout comme un rempart contre le communisme, ce qui n’était pas spécifiquement britannique (beaucoup de gens se sont ralliés à l’Allemagne contre l’avancée du bolchevisme en Europe, à commencer par les combattants volontaires de nombreux pays d’Europe, dont pour la France la Division Charlemagne). Ces Anglais anticommunistes semblent cependant être aveugles sur le fait que ceux qui ont fait le bolchevisme, et ceux qui sont à Wall Street et à la City (que l’on retrouvera donc naturellement au sein des « Alliés » contre l’Allemagne) sont le même peuple « élu «, et que l’URSS est allié stratégique pour empêcher l’émergence d’une puissance continentale allemande, le jeu britannique et américain ayant toujours consisté, et encore aujourd’hui avec l’affaire ukrainienne, à empêcher une unité stratégique des pays européens par la division en les dressant contre la Russie, la domination des mers et des terres émergées n’a jamais suffi au lion britannique, il lui faut aussi avec les Américains faire que l’Europe se limite à un rôle de zone neutralisée d’écoulement des produits de consommation, sans poids politique et sans force militaire commune. Quoi qu’il en soit, l’admiration de certains Anglais pour Hitler est là, notamment dans la frange travailliste, une fascination pour sa politique sociale. George Lansbury, leader du parti travailliste, très « progressiste » selon le terme actuel, ira à Berchtesgaden en 1936, peu avant l’ancien premier ministre anglais Lloyd George. A son retour, Lansbury explique qu’il a vu des réalisations stupéfiantes et que c’est un exemple à suivre pour la politique sociale anglaise. Oswald Mosley, fondateur du parti fasciste britannique, a manqué à seulement quelques voix de remporter la présidence du Parti travailliste en 1931, il a été ministre du Travail du gouvernement de Ramsay MacDonald. En 1935 est fondée la fraternité anglo-germanique (Anglo-German Fellowship) au sein de laquelle a lieu des échanges permanents d’étudiants, des échanges culturels mais surtout des échanges économiques. Parmi les parrains de cette fraternité anglo-germanique, on trouve toutes les multinationales anglo-saxonnes de l’époque. Et du côté allemand, les industries d’armement. Une confrérie qui aura un rôle essentiel avec comme président désigné par Hitler, le petit-fils de la Reine Victoria, Charles-Edouard de Saxe-Cobourg et Gotha. Le roi Edouard VIII avait dans ses amicales fréquentations Joachim von Ribbentrop alors ambassadeur d’Allemagne au Royaume-Uni. L’admiration, ou pour le moins la sympathie anglaise pour le fascisme et pour l’Allemagne hitlérienne est présente dans à peu près toutes les classes de la société et dans tous les secteurs de la politique. Harord Harmsworth, patron de presse, a un portrait d’Adolf Hitler dans son bureau. Il y a donc les puissances économiques et industrielles, et la presse pour diffuser un message de sympathie à l’égard de l’Allemagne. En conséquence, que ce soit par anticommunisme ou par adhésion aux réalisations sociales allemandes et au partage des rôles dans le monde (le continent européen à l’Allemagne, la suprématie britannique outre-mer), le degré d’adhésion au modèle allemand est extrêmement fort à l’époque chez les Britanniques jusqu’en juillet 1940 où finalement du fait de l’activisme de Churchill la rupture va se faire, amenant au début de la bataille d’Angleterre.
