L’unité française se forge très tôt, sous le royaume des Francs, par l’alliance avec l’Église. Les Francs ne sont pas un peuple, mais une fédération de peuples composée de Germains les plus divers, qui servent les meilleurs corps des armées de l’Empire romain ; la fonction politique de cette population franque qui occupe les espaces compris entre la Germanie insoumise et l’Empire romain, est de servir de bouclier contre d’autres invasions venant des profondeurs de l’Europe. Servant Rome, les Francs s’opposent à l’invasion des Burgondes, des Suèves, des Vandales, en 406 ; ils combattent les troupes d’Attila qui déferlent sur l’ouest de l’Europe.
En battant Syagrius en 486, le chef franc Clovis acquiert tout l’espace tenu par Rome, c’est-à-dire tous les territoires compris entre la Somme et la Loire. En 496, c’est la bataille de Tolbiac contre les Alamans. Sous l’influence de sa femme Clotilde qui est catholique, Clovis renie la foi de ses ancêtres et se convertit à cette occasion. Il est baptisé à Reims. L’État franc de Clovis inaugure la fusion entre Germains et Romains.
A la mort de Clovis en 511, ses quatre fils se trouvent chacun à la tête d’une des lignes militaires que les campements des Francs avaient formées sur la Gaule. Théodoric réside à Metz ; ses guerriers s’établissent dans la France orientale ou Austrasie et dans l’Auvergne. Clotaire réside à Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans ; ces trois derniers se partagent en outre les cités d’Aquitaine.
Outre l’alliance fondatrice de l’Église et de la puissance franque, une autre constante géopolitique se met très tôt en place : le choc entre les Francs et les Saxons, lequel annonce la lutte de la France contre les puissances anglaise et allemande. L’opposition des Fracs et des Saxons ne va cesser de s’accroître.
Clotaire, par la mort de ses trois frères, est devenu roi de Gaule. Comme son père Clovis, il laisse quatre fils. Parmi ceux-ci, c’est Sigebert qui hérite du royaume d’Austrasie, c’est-à-dire de l’Est (cela correspond à la Champagne, aux pays de la Meuse et de la Moselle, la capitale officielle étant Reims). Et Chilpéric que l’on va appeler roi de Soissons, héritier de la Neustrie qui correspond à tout l’Ouest entre l’Escaut et Loire, et dont la capitale est Paris.
Tenus en échec par les Saxons, les Austrasiens font appel à Carl, surnommé le Marteau : son origine est païenne – « marteau » fait allusion au marteau de Thor.
La descendance de Clotaire (Austrasie et Neustrie) s’oppose. A Vinchy, ce Charles Martel bat les Neustriens allies aux Aquitains du duc Eudes. Mais un danger plus grand menace l’ensemble des peuples qui vivent sur le territoire de l’ancienne Gaule : les Sarrasins. Ces derniers, déjà maîtres de l’Espagne se sont emparés du Languedoc. La force de leur cavalerie les fait avancer rapidement. Les Aquitains sont défaits et doivent s’en remettre aux Francs. En 732, près de Poitiers, les lourds bataillons francs stoppent les rapides cavaliers arabes.
Mais Charles Martel choisit de marcher dans les pas du renégat Clovis, il devient lui aussi l’ami des papes, alors que la Germanie se divise en une partie païenne et une partie chrétienne. Cette dernière sera le bras armé de Charles Martel, de son fils Pépin le Bref, et de son petit-fils Charlemagne.
En 752, à Soissons, Boniface sacre Pépin roi, au nom du pape de Rome. L’alliance avec l’Église est totale, et sans failles : les ennemis des Francs carolingiens sont ceux de l’Église, qu’il s’agisse des païens Saxons ou des Lombards ennemis du pape.
Le fils de Pépin, Charlemagne, poursuit la politique chrétienne de son père. Il mène une guerre impitoyable aux Saxons païens. En 772, Eresbourg est prise et l’arbre sacré d’Irminsul brûlé. La lutte des païens devient une lutte populaire menée par le fameux Witukind ; les combats se terminent par un massacre généralisé des païens et un triomphe de l’Église.
Il faut noter que des siècles plus tard, les provinces allemandes qui ne restent pas fidèles à Rome sont celles qui ont défendu le paganisme contre Charlemagne, c’est-à-dire celles qui ne furent pas dans la Germanie chrétienne avant le IXe siècle. Il y a là matière à réfléchir sur les fondements historiques de la frontière entre le catholicisme et le protestantisme en Allemagne.
Au terme de ce survol historique, une interrogation se fait jour sur le ralliement, qui apparaît comme totalement incohérent, de princes païens à l’Église à partir de la fin du Ve siècle avec Clovis. En effet, à cette date, nous sommes encore dans la prime jeunesse de l’expansion du christianisme. Les chrétiens en Gaule ne sortent de la clandestinité qu’entre le IIe et le IIIe siècle. Quelle est l’importance de l’implantation chrétienne sur le territoire de la Gaule lorsque Clovis choisit de se faire chrétien ? « L’Église, combien de divisions ? » pour paraphraser les mots de Staline à propos du Vatican : zéro pour ainsi dire. A cette époque, de combien d’hommes d’armes l’Église peut-elle disposer ? Quelques-uns pour escorter un évêque ici ou là. L’Église n’est pas une puissance militaire. Preuve en est que pour assurer son implantation et son développement elle recherche le soutien d’une puissance politique et militaire (ce sera les Francs). Or, qui n’a pas d’armée, n’a pas de poids diplomatique puisqu’il lui est impossible de brandir la menace guerrière pour imposer une volonté. Il n’y a donc rien à craindre, ni militairement, ni politiquement, à cette époque de l’Église qui n’est faite que de quelques dignitaires, leurs scribes, de quelques évangélistes fourriers de cette importation orientale, Martin de Tours ici, Padraig (Saint-Patrick) en Irlande, Winfried (Boniface de Mayence) en Germanie, et de quelques monastères… L’Église n’a donc eu la légitimité et le pouvoir que l’on a bien voulu lui reconnaître. Dans ces conditions, il semble qu’il aurait été facile à ces princes païens de ne tenir aucun compte de la présence résiduelle de ce culte oriental, de le contrer et de l’amener à l’extinction. Pourquoi s’être ralliés à lui ? Dans Attale, esclave gaulois, épisode de la série Les Évasion Célèbres en 1972, Michel Vitold interprétant Théodoric lance fièrement du haut de son cheval « Nous sommes de Francs, des hommes libres, les fils de la guerre et du vent ! ». La phrase rapportée par Grégoire de Tours, et adressée par l’évêque de Reims à Clovis lors de son baptême, « Courbe-toi, fier Sicambre », est emblématique de la soumission honteuse du chef Franc à cette importation orientale.
