Il est avéré que les médias, dans les pays occidentaux, manient souvent le concept d’opinion internationale ou de conscience internationale. Le défaut inhérent à ces deux concepts tient d’abord au fait qu’ils ne sont pas définis d’un point de vue scientifique. Les médias fabriquent l’opinion en diffusant l’information qui façonne les représentations et les idées dont sont porteurs les acteurs autorisés à accéder à l’espace public médiatique. En France, il s’agit clairement d’une entreprise d’influence, d’orientation, d’endoctrinement du public œuvrant dans deux directions : sur les sujets internationaux et économiques, au service des intérêts du pouvoir ; sur les sujets sociaux, au service de la pensée gauchiste quasi-monopolistique dans la profession médiatique. Les médias produisent de l’opinion en diffusant des images, des discours, des représentations qui seront repris en majorité par ces réceptacles d’idée dominante (la fameuse « pensée prémâchée ») que sont la majorité des téléspectateurs, des auditeurs, ou même des lecteurs et des internautes.
L’opinion publique est d’abord une « fiction juridique » parce que les textes qui la proclament présupposent que chaque individu, confronté à différentes alternatives, se prononcera nécessairement en faveur d’une solution qui prône le bien commun. Or plusieurs décennies de démocratie nous ont appris qu’un tel point de vue était naïf. Dans les faits, les démocraties donnent le spectacle d’une multiplicité de groupes qui s’affrontent et cherchent à faire prévaloir leur intérêt (voir notre article Démocratie ou démocrassie) ; les décisions prises par les gouvernants reflètent souvent le poids relatif des groupes et de lobbies plutôt que l’intérêt commun (voir notre autre article La dictature des minorités).
L’opinion publique est ensuite une fiction statistique : certes, les outils mathématiques et statistiques des fabricants de sondages sont scientifiques ; ce qui est contestable en revanche tient bien sûr à la formulation et à l’orientation des questions constitutives des sondages. On suppose en premier lieu que tout le monde est également informé pour émettre une avis ; on sous-estime ensuite le pouvoir directif du sondeur, enfin on additionne toutes les opinions sans tenir compte de leur degré de solidité. Si l’opinion publique pour un seul État est un concept flou, on imagine alors ce que vaut la notion d’opinion internationale, pourtant tellement invoquée pour justifier des décisions de politique étrangère.
Toutes les guerres ont eu leur propagande, pour les poilus de la Première Guerre mondiale l’Allemand baigne dans la puanteur des flatulences par son excès de consommation de choucroute et parce qu’il n’est pas fait comme les autres, il a trois mètres de plus d’intestins. Mais la propagande moderne est sans doute née avec la radio et les actualités du cinéma durant la Deuxième Guerre mondiale, après que Lord Arthur Ponsonby en 1928 dans Falsehood in Wartime ait théorisé les principaux biais de la propagande de guerre :
- Dénaturer les faits
- Escamoter des éléments importants
- Falsifier les chiffres
- Caricaturer l’ennemi
- Lancer de fausses rumeurs
- Truquer l’information
Les guerres récentes, celle du Golfe en 1991, et plus encore celle du Kosovo en 1999, ont vu la montée en force de l’idée de guerre des « Justes » soutenue par l’opinion dite internationale (en réalité l’opinion essentiellement occidentale) contre « l’Axe du Mal » selon George W. Bush ; il ne s’agit alors plus de mobiliser sa propre opinion publique, mais de valoriser le soutien d’une « opinion internationale ». L’opinion internationale est devenue un outil de légitimité en matière de politique étrangère. Dans ces conditions, une autre guerre que celle du terrain apparaît stratégiquement primordiale : la guerre de l’information, c’est-à-dire de la désinformation. La guerre du Kosovo a montré l’utilisation à haute dose de la désinformation. La parole de la Serbie n’ayant pas été relayée dans les médias occidentaux qui l’on censurée pour ne présenter que leur version des faits, tout comme ont été présentées des versions orientées des faits à propos de tous les pays et de tous les chefs d’État (Irak. Syrie, Libye, Russie, Serbie…) s’opposant à l’hégémonie mondialiste anglo-américaine, il est difficile de dire si les Serbes ont fait œuvre de désinformation. En revanche, nous savons combien cela a été le cas dans le « camp occidental ». L’aspect stratégique de l’information est clairement mis en valeur à travers les cibles choisies par l’Otan : émetteurs serbes et siège et siège de la télévision, blocage de la retransmission satellitaire sur le bouquet européen ; importance des images et du choix des témoignages. Dans la guerre médiatique, l’ennemi n’a pas voix au chapitre.
En matière d’orientation de l’information, la guerre du Golfe avait déjà servi de répétition de grande ampleur à la guerre du Kosovo. La couverture médiatique de la guerre du Golfe par les autorités américaines a eu pour but principal de contrôler les réactions de l’opinion publique des pays occidentaux. Le président Bush ne voulant pas d’une répétition du scénario-catastrophe de la guerre du Vietnam, la manipulation des américaine de l’information a donc été importante ; l’affaire des couveuses de Koweït prétendument mises en danger par les agissements de Saddam Hussein illustre à quel point il était stratégique de « faire pleurer dans les chaumières ». En France, le relais médiatique s’est largement appuyé sur les images américaines, et certains journalistes français un peu moins malhonnêtes que les autres ont tout de même reconnu, quelques années après, avoir été largement manipulés. Mais les aveux qui suivent les guerres n’ont que peu d’importance ; les guerres se suivent et tout recommence de la même manière. Les journalistes sont oublieux et les États le savent.
L’objectif de la désinformation est de prouver à l’opinion que l’ennemi est l’ami du Mal, qu’il cultive les charniers, comme au Rwanda, à Timisoara, en Bosnie, au Kosovo, en Tchétchénie… Il va sans dire que l’actuelle bataille entre Israéliens et Palestiniens à Gaza rentre pleinement dans la guerre de la désinformation.
Nous n’achèverons pas ces quelques réflexions sur l’opinion publique sans citer Paul Valéry grandiose de lucidité sur le sujet : « Le mensonge et la crédulité s’accouplent, et engendrent l’opinion. »
