Nous avons lu La France d’après

De Jérôme Fourquet, tableau politique publié le 7 octobre 2023 aux éditions du Seuil. Spécialiste des sondages et de la statistique, il souligne d’ores et déjà par ce titre que la France actuelle ne ressemble plus à la France d’avant, qu’elle est méconnaissable. Est-ce encore la France que l’on a sous les yeux avec ce qu’est devenu le pays ? Les mutations qu’il pointe sont très impressionnantes. Mais qui peut s’en dire surpris mis à part ceux qui vivent déconnectés et dans un désintérêt total et coupable pour l’avenir ? Pour notre part, nous faisons partie de ce contingent d’observateurs anticonformistes lucides et érudits qui n’ont cessé d’alerter autour d’eux dans l’indifférence sur le devenir, et que l’on a moqué et qualifié de Cassandre. Nous ne sommes pas surpris. Ce livre, nous aurions pu l’écrire. Il existe d’ailleurs sous une forme équivalente à travers nos propres écrits sur 300 pages format A4 réalisés il y a quinze ans sous forme autobiographique non commercialisée réservée à notre usage familial privé, et intitulée Chronique d’une France en décomposition

Dans sa propre version, Jérôme Fourquet évoque par exemple cette américanisation très profonde du pays, cette France d’avant le plan Marshal dont la classe ouvrière était tenue par le Parti communiste positionné contre la « coca-colonisation », et qui pour la première fois actuellement compte deux « Kevin » dans les rangs de l’Assemblée nationale, l’un député de la Moselle, l’autre député de l’Eure, tous deux membres d’un parti dirigé par un certain « Jordan », le désormais bien connu Jordan Bardella (Rassemblement National). Le domaine de l’adoption de prénoms extérieurs est un marqueur parlant de transformation. L’américanisation, nous avons grandi dedans, nous en avons été nourris, par le cinéma, la musique, la nourriture, la façon de faire du commerce, le vêtement… son application a été d’un ampleur telle qu’il était pour ainsi dire impossible d’y échapper, le sociologue Michel Clouscard passant dans l’émission littéraire de Bernard Pivot en 1982 et dénonçant le capitalisme de la séduction rétorquait qu’il était bien obligé de vivre avec son temps, à la remarque qui lui était faite parce qu’il portait un blue jean, emblème s’il en est un de l’américanisation de la société européenne.

Mais aussi le fait que la France a également été transformée par une autre influence, celle de l’Islam. Que reste-t-il de l’influence du communisme et des « banlieues rouges », cette petite ceinture ouvrière autour de Paris ? La topographie des lieux affiche toujours des complexes sportifs Youri Gagarine, des collèges Pablo Neruda, des avenues Lénine, mais les commerces halal sont partout. Dans ses anciens territoires franciliens, le Parti communiste ne contrôle plus rien, l’auteur cite la présence de seulement 27 permanences du Parti et 82 mosquées.

Cette tournure des temps s’est accompagnée en région parisienne comme ailleurs d’une profonde déchristianisation, dont on trouve une illustration surprenante, mais compréhensible, dans le fait que les zones où le Parti animaliste a fait ses plus beaux scores sont aussi celles où il n’y a plus aucune pratique religieuse, où les gens ne vont plus à la messe, ceci du fait que les religions monothéistes plaçant l’homme créé par Dieu au-dessus du règne animal, voter pour l’animal est en contradiction doctrinale avec la vision monothéiste.

Les exemples abondent. Et finalement, ces glissements de terrain sociologiques profonds qui ont pris des décennies, l’effet de l’immigration, l’effet de la déchristianisation, l’effet de l’américanisation, l’effet de la construction européenne, ont joué, et d’un seul coup, un peu comme dans les tremblements de terre, cela a fini par faire apparaître un décor politique et social absolument nouveau, celui d’une France archipélisée, qui n’a plus grand chose à se dire, et près d’en venir aux mains.

Pour l’auteur, la France n’a plus de grand récit fédérateur, et les morceaux de ce pays déconstruit ne peuvent plus être cimentés en l’état actuel. Le fruit pourri de la politique menée sans discontinuer depuis Giscard avec l’accord électoral d’une majorité de Français, est là.

Mais en fait, l’initiative n’est pas nouvelle, loin s’en faut. En octobre 2008 le philosophe Alain Laurent dans son livre La société ouverte et ses nouveaux ennemis paru en octobre 2008 aux éditions Belles Lettres, tentait d’imaginer les réactions d’un Français tombé dans le coma en 1978 et se réveillant en 2008. Voici comment l’auteur décrivait la surprise de ce Français lorsqu’il redécouvre son pays, 30 ans plus tard :

  • Il est devenu un « Gaulois », terme dont il ne gardait qu’un vague et folklorique souvenir datant de ses jeunes années à l’école primaire.
  • Il lui est devenu presque impossible de retourner, si ce n’est à ses risques et périls, dans certains quartiers de banlieue qu’il a connus paisibles et accueillants, et métamorphosés aujourd’hui en enclaves où des bandes encapuchonnées font régner la loi de la jungle en toute impunité, où les taxis n’osent plus s’aventurer…
  • Il se scandalise d’avoir à payer, outre ses impôts, les largesses de l’État-providence, le gouffre financier de la « politique de la ville », la réparation des dégâts d’un vandalisme devenu sport de masse, ou le coût des dépenses de sécurité supplémentaires.
  • Il réalise qu’écoles et hôpitaux, autrefois considérés comme des sanctuaires, sont devenus le théâtre de violences contre les enseignants, les médecins, les infirmières… commises par des groupes de voyous ou des fanatiques religieux.
  • Il se résigne au fait que des pans entiers de son pays se sont tiers-mondisés.
  • Il contemple, dans des quartiers qualifiés de « sensibles », des fantômes vêtus de noir des pieds à la tête, des incendies de voitures devenus si courants qu’ils ne sont plus rapportés par la presse, des policiers qui tirent en l’air pour se dégager d’embuscades (du jamais vu même en mai 1968), des centre-ville mis à sac, des bus ou des métros attaqués comme les diligences de l’Ouest américain…
  • Son mode de vie est rejeté et moqué : il se fait traiter de « Céfran » ou de « sale Français ».
  • Se souvenant que d’autres immigrés sont déjà venus s’installer en France, sans être aidés en permanence, sans prétendre changer les usages du pays, tout en faisant l’effort de s’intégrer, il se pose la question : « en quoi les immigrés d’aujourd’hui sont-ils différents » ?
  • Il réalise péniblement que la France est entrée dans une ère de guérilla civile larvée, dont les autorités nient l’ampleur, mais dont la réalité est confirmée quotidiennement.
  • Il souffre de devoir endurer sans mot dire le comportement insultant, la violence, la susceptibilité maladive et le machisme de certains jeunes hexagonaux qui vomissent tout ce qui de près ou de loin rappelle la France.

D’une telle énumération, Alain Laurent déduit que « l’opinion selon laquelle il y a trop d’immigrés ou encore le désir de revivre en paix et de voir préserver l’identité culturelle de sa patrie » n’est ni une tare, ni une maladie, ni une déviance. Selon lui, cette opinion relève du « sens commun ». Il s’insurge en conclusion contre la démonisation et l’humiliation publique infligées à tous les Français qui assument cette opinion.

Dans ce même ouvrage, il consacrait un chapitre à ce qu’il appelle « Le nouvel ennemi majeur et autochtone… » Il désigne ainsi ceux qui favorisent l’immigration de masse incontrôlée dans le but de déstabiliser la société française. Voici la liste des « ennemis intérieurs » dressée par Alain Laurent à l’époque :

  • Toute une nébuleuse d’associations se donnant pour vocation de défendre les droits de l’homme et les causes « humanitaires ».
  • La plupart des organisations syndicales.
  • Une fraction notable de la magistrature syndiquée.
  • La grande majorité des enseignants(dont l’engagement peut se traduire dans les cours : cf. le livre Élèves sous influence de Barbara Lefebvre) et leurs syndicats.
  • L’essentiel du haut et bas clergé de l’establishment intellectuel(en tête, les grands administrateurs de leçon de morale à la terre entière et des sociologues idéologiquement stipendiés).
  • La presse.
  • Les « people » du show-biz friands de pétitions et d’exhibitionnisme militant.
  • Bien des membres des hautes instances de la République : « observatoires », comités et instituts divers, conseils censés rappeler le droit ou « hautes autorités » telles que la Halde.
  • Le monde de l’entreprise(soucieux de donner des gages de bonnes mœurs afin de restaurer son image auprès des jeunes générations), qui adhère de manière croissante à l’ardente obligation morale de promouvoir la « diversité », voire la « fierté d’appartenance » comme s’en enorgueillit l’une d’elles, en pratiquant la discrimination positive.
  • Une virulente extrême gauche radicale (d’obédience principalement trotskiste et « Altermondialiste ».
  • Une gauche« humaniste » qui privilégie l’action psychologique et morale : l’indignation vertueuse, la protestation accusatrice, la culpabilisation qui joue sur les registres du compassionnel et de la mauvaise conscience.
  • Une droite républicaine qui s’est convertie aux mots d’ordre de la bien-pensance par peur de passer pour « raciste ».
  • Au sommet de l’État, un Jacques Chirac passé expert dans le maniement de la langue de bois du « dialogue des cultures ».
  • Son successeur Nicolas Sarkozy, devenu l’apologiste de la discrimination positive.

Et Alain Laurent de conclure très lucidement sur ce point, que le « sabordage » de la société française continuera tant que ces « ennemis autochtones » resteront aux postes de responsabilité. Un élément essentiel manquait à son inventaire, la franc-maçonnerie, présente de près ou de loin dans tous ces corps de sabordeurs. Entre le livre d’Alain Laurent (2008) et celui de Jérôme Fourquet (2023), il aura fallu quinze ans de dégradation dans l’indifférence ou avec la complicité électorale des Français. L’inertie de la population pour faire le ménage et remettre les choses à l’endroit est proprement hallucinante, on ne peut expliquer que par le conformisme, la peur de bousculer un ordre établi, la lâcheté, quitte à emmener le pays dans le gouffre. Ils ont tous rendu la France insupportable.