J’avais quitté Vichy au bout de deux mois, à l’automne 1940, écœuré par les intrigues de cette cour ridiculement balnéaire, par le gaullisme qu’y affichaient en toute impunité maints hauts personnages, par les inspecteurs des finances et les gens du Comité des Forges aussitôt installés aux postes de commande pour bloquer toute velléité de révolution. Le contraste était encore plus exaspérant maintenant entre les gigantesques événements de l’Est et les petitesses de cette pseudo-capitale, les méandres mesquins de son double jeu, son cléricalisme, les bricolages futiles sous les plus graves aspects de ces officiers du SR, dont j’avais mesuré, en mai 1940, quand je travaillais à leurs côtés, l’indigence intellectuelle et militaire. Bref, le tableau complet de la pire réaction.
Je consacrai le début de mes vacances dauphinoises à un reportage au vitriol, pour Je Suis Partout, sur les intrigues, l’atmosphère empestée, les bravacheries de Vichy, et les mœurs, les illusions, les odeurs réactionnaires de la zone dite libre. En gare de Mâcon, où l’on franchissait la ligne de démarcation, une ribambelle de fausses paysannes, en blouses bleues, tabliers plissés, bonnets et sabots, provenant de je ne sais quelle niaiserie folklorique sur « le retour à la terre » m’avait levé la peau comme le symbole de tous les archaïsmes, poncifs et faux semblants de l’État Français.
J’étrillais la nouvelle bureaucratie, encore plus enchevêtrée, paralysante, écrasante que celle de la défunte Ille République, les fiers généraux qui balayaient tout souvenir de leur déculottée, les huit ou dix polices gravitant autour de l’Hôtel du Parc, s’espionnant les unes les autres, les législateurs avec leurs textes en broussailles impénétrables, les curés pullulant dans les avenues du soi-disant pouvoir comme les cancrelats dans les greniers d’une boulangerie malpropre, les boyards inattaquables du marché noir, alors que les contrôleurs et les juges s’acharnaient sur les vieillards affamés surpris avec dix faux tickets de pain.
LUCIEN REBATET, Mémoires d’un fasciste, Pauvert 1976, p. 23·25
