Étrangement, dirons-nous avec ironie, on n’entend jamais Proudhon cité par la gauche « institutionnelle » du système en place qui campe dans les médias, LFI, Parti communiste, Parti socialiste, NPA, EELV… Proudhon ne fait pas partie de leurs références. Et pour cause. Il a été délaissé par la gauche française qui on le sait lui a préféré les auteurs russes et allemands, dont bien sûr Marx et Engels (sur la nature de cette gauche, nous renvoyons le lecteur à notre article La gauche lutte-t-elle vraiment contre le capital ?). Marx développera d’ailleurs une rancune envers Proudhon parce que ce dernier refusa de devenir son correspondant français dans une sorte d’internationale de philosophes allemands, anglais et français qu’il souhaitait créer. D’aucuns y verront la mégalomanie vindicative du « peuple élu » auquel rien ne saurait être refusé. En réponse à Philosophie de la misère de Proudhon qui parait en 1846, Marx écrit alors Misère de la philosophie, où il prétend démontrer « la crasse ignorance » de Proudhon en économie. Deux ans plus tard, Marx et Engels écrivent le Manifeste du Parti communiste (1848) dans lequel ils s’emploient à ridiculiser Proudhon et, de façon générale, tous les courants « socialistes » en dehors bien sûr de leur socialisme à eux, du communisme marxiste. Proudhon qui était jugé suffisamment intéressant par Marx pour que ce dernier l’ait invité à faire partie de cette sorte d’internationale de philosophes, était subitement devenu un incompétent après son refus. Rien d’étonnant donc à ce que cette gauche marxiste, trotskiste, établie dans le jeu politique français ignore superbement Proudhon, qui à leurs yeux doit avoir de surcroît deux autres défauts :
- celui d’être un philosophe Français issu de milieu ouvrier et non un membre de la bourgeoisie juive d’Europe centrale qui a fait le Bund.
- et une parenté de vues sur le prolétaire, le paysan, le capitalisme, avec celles que porteront au XXe siècle le fascisme mussolinien, le Phalange espagnole de Jose Antonio Primo de Rivera, la British union of fascists d’Oswald Mosley, et le National-Socialisme hitlérien, quatre mouvements dont le véritable souci pour le peuple et les prolétaires est ignoré de ceux qui restent dans la matrice de l’histoire officielle, et qui du fait de ce que l’on vient de rappeler sont donc logiquement détestés par cette gauche trotsko-marxiste française maternée par les vainqueurs de 1945.
Pour toutes ces raisons, il est utile de lire l’analyse de Pierre Vial sur Proudhon.
Il reste de son œuvre quelques enseignements fondamentaux. Tout d’abord, ce que Pierre Haubtmann appelle son « vitalisme » : une société, pour être viable, doit être « en acte », en perpétuelle évolution, avec pour moteur de cette évolution l’effort, l’action, la création. Ce « vitalisme » exprime la capacité créatrice, la puissance vitale du « travailleur collectif » qu’est le peuple des producteurs. Inspiré par une vision de la diversité infinie du monde en mouvement, Proudhon assure que la réalité sociale, la réalité humaine, sont comprises dans un mouvement dialectique sans fin – et qu’il est bien qu’il en soit ainsi. « Le monde moral comme le monde physique reposent sur une pluralité d’éléments irréductibles. C’est de la contradiction de ces éléments que résulte la vie et le mouvement de l’univers ». Proudhon propose donc un « empirisme dialectique ». Dans cette perspective, l’homme trouve, peut trouver, s’il en a la volonté, la possibilité de se façonner et de façonner le monde. Il n’y a pas de fatalité : « L’auteur de la raison économique c’est l’homme ; l’architecte du système économique, c’est encore l’homme ». L’agent de l’action de l’homme sur le monde – le moyen donc de construire un monde nouveau – c’est le travail. Il est pour Proudhon « le producteur total, aussi bien des forces collectives que de la mentalité, des idées et des valeurs ». « L’idée, affirme Proudhon, naît de l’action et doit revenir à l’action ». Par le travail, l’homme s’approprie la création. Il devient créateur. Il se fait Prométhée. Métamorphose individuelle, mais aussi – et peut-être surtout – communautaire : la classe prolétarienne, sous le régime capitaliste, se fait Prométhée collectif : le travail, facteur d’aliénation dans le cadre d’un régime d’exploitation du travail par le capital, peut devenir le moyen – le seul moyen d’une désaliénation future.
L’émancipation du travail et du travailleur passe par l’élimination de la dictature que fait régner sur le système productif le capital spéculatif. D’où, en janvier 1849, l’essai d’organisation par Proudhon de la « Banque du peuple », qui devait fournir à un taux d’intérêt très bas les capitaux nécessaires aux achats de matières premières et d’outillage. L’évolution des événements fait capoter ce projet. Proudhon le reprend en 1855 et le présente au prince Napoléon. Il le conçoit comme une entreprise destinée à « ruiner la toute-puissance de la Banque et des financiers ». Un tel projet s’insère, chez Proudhon, dans une vision d’ensemble, que Jean Touchard qualifie « d’humanisme prométhéen ». Lequel implique une nouvelle morale « le problème essentiel à ses yeux est un problème moral » -, reposant sur une définition neuve, révolutionnaire, du travail et du travailleur que l’on retrouvera, plus tard, chez Jünger. Reposant aussi sur le refus des systèmes consolateurs : « Quand le Hasard et la Nécessité seraient les seuls dieux que dût reconnaître notre intelligence, assure Proudhon, il serait beau de témoigner que nous avons conscience de notre nuit, et par le cri de notre pensée de protester contre le destin ». En faisant de l’effort collectif, volontaire et libre, la base même de la pratique révolutionnaire créatrice, Proudhon marque que l’idée de progrès, loin d’être un absolu, est relative et contingente. Elle dépend d’un choix, d’un effort, faute desquels elle échouera. Il n’y a pas de sens de l’histoire, et la révolution sera toujours à recommencer. Car « l’humanité se perfectionne et se défait elle-même ».
Proudhon voit donc dans la communauté du peuple, dans la communauté des producteurs, la force décisive. Une force qui doit s’organiser sur une base fédéraliste et mutualiste. Ainsi sera tenue en échec, et éliminée, cette forme de propriété oppressive – la seule qu’il condamne, en fait – qui repose sur la spéculation, les manipulations, les capitaux et les « coups » bancaires. Il s’agit en somme de rendre les producteurs maîtres des fruits de la production, en chassant le parasitisme financier. Il ne faut accorder aucune confiance, pour ce faire, au suffrage universel : « Religion pour religion, écrit Proudhon, l’arme populaire est encore au-dessous de la sainte ampoule mérovingienne ». Il n’y a rien à espérer de la politique : « Faire de la politique, c’est laver ses mains dans la crotte ». Il faut que les travailleurs s’organisent, se transforment en combattants révolutionnaires, ne comptant que sur eux-mêmes. Il y a, chez Proudhon, une vision guerrière de l’action révolutionnaire. Il écrit d’ailleurs : « Salut à la guerre ! C’est par elle que l’homme, à peine sorti de la boue qui lui sert de matrice, se pose dans sa majesté et sa vaillance ». (La Guerre et la Paix, recherches sur le principe et la constitution du droit des gens, Paris, 1861).
A un moment ou les socialismes « scientifiques » d’inspiration marxiste se révèlent épuisés et battus en brèche par l’histoire, le courant socialiste français apparaît comme particulièrement neuf et fécond pour renouveler le débat d’idées en France. Il faut relire Proudhon.
Pierre Vial
