L’Europe au souffert pendant des décennies de la désinformation soviétique (que Vladimir Volkoff nous a rendu familière à travers sa Petite Histoire de la Désinformation que nous vous engageons à lire), au temps où nous raisonnions encore en termes de simple propagande. Aujourd’hui les maîtres de la nouvelle désinformation sont les États-Unis. Ils ont acquis cette position à partir de l’affaire des « couveuses » au Koweït et du coup de la fiole exhibée avec un culot hallucinant par Colin Powell à l’ONU. Ils n’ont cessé depuis. Ils ne se contentent pas d’orienter et de biaiser l’information en la maîtrisant, ils lessivent les récepteurs par la surinformation qui leur ôte tout esprit critique et toute réactivité, et ils tendent au contrôle total de l’information dans la sphère occidentale qui partage servilement leur discours. L’Anglo-Américain espionne et désinforme le monde. Il a fait de l’ancien monde libre une vaste prison électronique et tend à étendre celle-ci jusqu’aux extrémités de la Terre. L’actualité illustre en permanence ces trois fonctions.
Désinformation, surinformation, nul ne peut échapper, par la télé, la radio, la presse, jusque désormais par les écrans de téléphones et de tablettes, au fait d’y être exposé. S’agissant de la surinformation, elle s’accroit donc à la fois par l’augmentation du temps où le public s’y trouve soumis et par la modification de ses supports : il y a cinquante ans, un homme ordinaire passait une demi-heure à lire son journal, écoutait la radio par-ci par-là et allait au cinéma une ou deux fois par semaine. Les femmes y échappaient dans l’ensemble et les enfants d’Europe presque complètement, jusqu’au jour où, devenus adolescents, ils se gavaient de retransmissions d’événements sportifs et de musique pop. Aujourd’hui, l’association télé, radio, internet bombarde les cerveaux humains pendant plusieurs heures par jour dès l’âge de quatre ans. Et comme pour le tabac et l’alcool, ses effets sont cumulatifs. Le zapping entre l’un et l’autre média, entre les genres de désinformation et de manipulation (journal, fiction, jeux, etc.), l’extension continue du domaine de l’info (dont la météo, la cuisine, sont maintenant d’importantes rubriques) accroît la sensation de satiété et la difficulté à discerner. Le tout produit une sorte de soupe ionisée dont les composants sont indissociables, que celui qui l’ingurgite se trouve incapable d’analyser mais qui oriente son esprit.
Le contrôle total de l’information est un vieux rêve totalitaire auquel les techniques américaines donnent pour la première fois un début de réalisation. Quelques scandales en ont jalonné la progression. On se souvient du Réseau Échelon, ce système d’espionnage américano-britannique (car les Américains ne font pas complètement confiance à l’OTAN – vu qu’on y trouve d’autres pays européens – ils maintiennent et utilisent les vieilles solidarités de langue et d’origine, englobant dans leur dispositif Britannique, Australiens et Néo-Zélandais, ce qui donne une bonne couverture mondiale). Il avait pour fonction de « surveiller » automatiquement toutes les conversations téléphoniques, puis les courriels à l’aide d’alertes déclenchés par certains mots-clefs (à un moment donne ce fut « terrorisme », « bombe », etc.). Les techniques ont beaucoup progressé ces vingt dernières années, et l’on sait maintenant que les ordinateurs, même éteints, et les téléphones portables, même débranchés peuvent faire l’objet de « visites » des services – où de hackers privés de haute volée.
On sait aussi que les États-Unis en profitent pour espionner tout le monde, « amis » et ennemis, concurrents et alliés. Ainsi les conversations d’Angela Merkel étaient-elles écoutées, et elle n’était pas la seule. Le scandale déclenché par Edgar Snowden, ancien agent de la CIA et la NSA, les deux services secrets les plus célèbres des États-Unis, lorsqu’il a décidé de publier en 2013 le contenu de près de deux millions d’écoutes diplomatiques qui a remué la planète, en confirmant simplement des pratiques immémoriales auxquelles de nouveaux moyens techniques donnent une ampleur jamais vue. C’était la confirmation éclatante que les États-Unis ont fait entrer le monde dans la surveillance de masse, dont la référence au Big Brother tirée du 1984 ne donne qu’une image vieillotte et fausse. Les seules révélations de Snowden font état de l’espionnage des câbles sous-marins de télécommunications internationales et supranationales, de programmes de collectes d’informations en ligne tels que PRISM et XKeyscore, et de surveillance d’équipements informatiques à l’étranger de type GENIE. On sait que, depuis, les Russes ont envoyé en rétorsion des virus dans l’informatique américaine, et que les Chinois sont en train d’interdire chez eux Windows pour le remplacer par d’autres systèmes d’exploitation dont un système chinois, pour réduire les risques d’espionnage industriel. On sait que tant Windows qu’Apple ont passé des accords avec les services secrets américains pour leur permettre « d’entrer » discrètement dans leurs services d’exploitation. Cela fait tout de même beaucoup, et ce n’est que ce que l’on sait. Le plus important, le plus massif, le plus pointu, n’est connu que des initiés.
Le phénomène n’épargne pas les citoyens Américains eux-mêmes, qui sont surveillés en permanence par leurs dirigeants, et cela dès leur plus jeune âge : un programme de collecte et d’analyse des données personnelles dès l’école a été mis sur pied par Obama en 2011 avec des fonds fédéraux, de même qu’un autre analyse le courrier postal, etc. Et les politiques qui prétendent vouloir s’attaquer à cette surveillance croissante ne passent pas à l’acte quand ils en ont les moyens : ainsi le sénat majoritairement républicain a-t-il rejeté une réforme visant à restreindre les capacités d’espionnage de la NSA tout en accroissant la surveillance dont elle est l’objet. Il est vrai que, d’une part, ce service se flatte ostensiblement « d’illégalité », et que de l’autre il a passé avec ses homologues des accords pour rendre impossible de l’empêcher d’agir.
Au final, c’est dans tout l’Occident que le vieux rêve totalitaire de surveillance complète des populations est en train de se réaliser, sous l’impulsion ardente des États-Unis. Tel est devenu le « Monde libre ».
