La démocratie élective est obsolète

La ploutocratie est le gouvernement par l’argent. Thucydide a observé au Vème siècle avant l’ère vulgaire comment fonctionnaient diverses manières de diriger les hommes et leurs cités, la monarchie, l’aristocratie, l’oligarchie, la démocratie, la tyrannie. Aristote, un siècle plus tard, en faisait la théorie, préconisant pour sa part un mélange de plusieurs éléments. Depuis, il n’a pas manqué de penseurs grecs, romains, italiens, espagnols, français, anglais, allemands, russes et autres pour donner leur opinion et concevoir des systèmes. Beaucoup ont noté que, dans les grandes puissances maritimes et commerçantes telles Athènes, Venise ou l’Angleterre, la richesse tenait une bonne part dans le gouvernement. Ceci en s’accommodant de diverses formes institutionnelles, monarchie et démocratie parlementaire en Angleterre, république oligarchique à Venise. Il n’est pas cependant tout à fait légitime de qualifier Albion ou la Sérénissime de Ploutocraties intégrales : toujours, leurs oligarchies au pouvoir, qui se nommaient elles-mêmes aristocraties, se pensaient meilleures que le reste du peuple et plus aptes à gouverner non en raison de leur seule richesse, mais à cause d’autres qualités extérieures à l’argent, noblesse, goût, honneur, courage, naissance, degré d’intelligence, etc. Ceci souvent à juste titre. Nous aimons à rappeler les mots du chef Viking Olaf Hoskuldsson relatés dans la Laxdoela Saga au XIIIe siècle : « Je veux que les plus sages décident ; l’avis des gens stupides me paraît d’autant moins utile qu’ils seront toujours les plus nombreux ».

C’est l’Amérique qui est l’initiatrice de la ploutocratie intégrale, c’est-à-dire d’un gouvernement par l’argent qui n’est tempéré par aucune autre considération. Sans doute, par réaction contre les vagues successives de migrants qu’il a lui-même mis en place puisque c’est dans l’ADN des États-Unis contrairement aux pays de la « vieille Europe », s’est-il constitué un groupe qui prétend à l’aristocratie, les WASP (le groupe initial d’arrivants en Amérique du Nord, White, Anglo-Saxons, Protestants), qui a ses traditions, ses villes de prédilection, Boston, Philadelphie, ses universités préférées, etc. mais il y a quelque chose de parodique dans cette dénomination, et ces WASP détiennent de moins en moins le pouvoir réel devant d’autres groupes de migrants, Allemands (certains ont dit de l’Amérique que c’est une « Allemagne qui a réussi », le mot dollar est la déformation de prononciation de l’allemand thaler, ancienne monnaie), Italiens, Irlandais, Juifs, etc. Surtout, les raisons de la toute-puissance de l’argent sont idéologiques et religieuses. La conjoncture de l’esprit de liberté totale et de l’égalité des chances a détaché les États-Unis des critères de jugement d’un homme extérieur à l’argent : du point de vue social, un Américain vaut ce que pèse son compte en banque. Enfin, l’argent est une grâce et un signe d’élection dans un pays judéo-protestant, comme nous le verrons plus tard.

Un pays où la valeur d’un homme se mesure à ses dollars devait nécessairement être celui des donations et des fondations, il doit être aussi celui de la transcription de toute réalité concevable en argent, celui de la marchandisation intégrale : il est normal, inévitable, que la notion de PIB, produit intérieur brut, ait été découverte, théorisée, et d’abord utilisée au États-Unis. C’est en 1932, comme Franklin D. Roosevelt s’approchait du pouvoir, que le juif biélorusse Simon Kuznets, immigré aux États-Unis dix ans plus tôt, mit sur pied une comptabilité nationale incluant le produit national brut pour évaluer les effets de la grande dépression et préparer le New Deal. Cet indicateur prétend contribuer à mesurer l’activité économique d’un pays, sa puissance, et, dans le cas du PIB par habitant, sa prospérité. Mais il n’est nullement neutre. Un pays dont les femmes travaillent à la maison et aux champs, font la cuisine, élèvent les enfants, a un PIB bien moindre que le pays semblable dont les femmes sont secrétaires ou femmes de ménage, mettent les enfants à la crèche ou en soutien scolaire, paient des pédopsychiatres qui n’empêcheront pas les délinquants juvéniles d’encombrer rôles judiciaires et prisons, et achètent des plats cuisinés : les mêmes services moins bien rendus sont évalués d’une façon flatteuse qui donne à croire à une richesse et à une puissance très supérieures à ce qu’elles sont en réalité. Mais la conséquence la plus grave est que, dans le raisonnement des dirigeants, comme petit à petit dans la croyance des masses, les hommes, les relations entre eux, la réalité de ce qui se pense et se produit, la culture, la civilisation, la vie même s’évaluent en argent. Il est naturel que dans une telle société les institutions et la forme du pouvoir soient soumis à l’argent.

Les campagnes électorales à l’Américaine sont donc conformes à la nature des États-Unis. Le racolage des donateurs, le gaspillage de fonds, l’arrosage massif de publicité, tout ce qui transforme un être vil et faible en belle image pour lui permettre de capter frauduleusement le suffrage des citoyens afin de l’asseoir sur un trône de puissance, découlent de la nature ploutocratique de la société américaine. Elle a infecté peu à peu l’Europe occidentale. Il n’est pas indifférent que les premiers symptômes en soient apparus en France, lors de la campagne présidentielle de 1965 en la personne d’un candidat centriste, Jean Lecanuet, du MRP, affichant un sourire de représentant de commerce en aspirateurs, fait selon l’expression « Juste parmi les nations » par Yad Vashem. Le centrisme de l’après Deuxième Guerre mondiale, comme le socialisme, a été avec une constance remarquable le parti de la soumission à l’Amérique et à la mondialisation croissante connue à l’origine sous le nom d’Atlantisme. Le centrisme de François Bayrou a servi de socle auquel se sont ralliés les renégats de l’ex-UMP et du Parti socialiste pour créer le parti qui allait perpétuer sous une nouvelle étiquette le système directeur de la France, il faut que tout change pour que rien ne change fait dire Visconti à la fin de son célèbre film Le Guépard. Lors de sa campagne présidentielle, Jean Lecanuet reprit alors les méthodes et les budgets des campagnes à l’américaine, avec de belles affiches encore inhabituelles ici où éclatait un sourire qu’on disait « Colgate » et qui le firent surnommer « dents blanches ». Depuis, le phénomène s’est accentué et a gagné tous les partis : la présidentielle, qui avait été conçue pour se passer d’eux et limiter leur pouvoir et celui de l’argent, en est infectée jusqu’à l’os. Il est à remarquer que l’argent a corrompu dès les années 1970 tout le système politique français et que le socialisme atlantiste y a contribué malgré ses proclamations de vertu.

Est-ce à dire que l’or décide en dernier ressort, que les multinationales sont reines, que le marché est Dieu, comme le proclament beaucoup ? Ce n’est pas aussi manichéen. Le gouvernement par l’argent n’est pas le gouvernement pour l’argent, ni même le gouvernement de l’argent. La caste dirigeante triomphe par l’argent certes, mais pas uniquement pour l’argent. Ce qu’elle vise à travers l’argent, c’est le pouvoir et son fondement ultime, la morale, la religion, le sacré. Les grands milliardaires philanthropes américains lui ont montré la voie. Pas plus que Nelson Rockefeller, Bill Gates ou George Soros ne travaillent pour quelques dollars de plus. Ils visent le pouvoir de faire ce qu’ils estiment le bien de l’humanité. Grâce à leur argent et à leurs relations. L’or, les réseaux internationaux, associatifs, fonctionnaires, marchands, financiers, juifs et maçons servent à faire advenir ce but. 

Dans Question de survie, en 1991, le Club de Rome écrit en toutes lettres : « L’homme d’état n’agit en général qu’en fonction d’horizons purement électoraux », « la démocratie n’est pas la panacée » et « l’opinion publique n’est pas en état d’accepter les solutions proposées. Dont acte. L’astronome Hubert Reeves fait chorus. Pour lui, le principal obstacle c’est la « démocratie » qui ne permet pas « d’anticiper les problèmes ». Ou pour résumer, « nous sommes les sachants clairvoyants, la masse n’est faite que d’idiots, Jean-Jacques Rousseau déjà n’avait pas dit autre chose, « Il faut empêcher la foule abrutie de s’approcher des autels de la connaissance ». La démocratie élective demeure un obstacle à travers laquelle des sursauts « populistes » ou « fascistes » demeurent possibles ». En conséquence la trilatérale préconise de « limiter » la démocratie politique. Et le Club de Rome insiste sur la « nécessité absolue d’instaurer une unité de pensée maximale entre des partis politiques qui se prétendent les défenseurs de l’intérêt national ». Ces paroles écrites il y a trente ans méritent toute notre attention. Elles annonçaient à la fois le discrédit de la politique, la pensée unique, et la collusion du technocrate et du scientifique dans l’illusion d’un gouvernement des sages. Ce dernier point a pleinement été appliqué lors de l’opération de dressage à grande échelle à l’occasion de sa dictature sanitaire « éclairée » contre le Covid-19, en appuyant ses décisions sur les « recommandations du Conseil scientifique » qui lui servait de caution et de bouclier. Aujourd’hui, le mondialisme mène une révolution ploutocratique qui vise à l’établissement d’une gouvernance globale par l’argent, contre toutes les formes traditionnelles de gouvernement, y compris la dernière en date, la démocratie élective.