La gauche lutte-t-elle vraiment contre le capital ?

Les syndicats institutionnels et les partis de gauche ne sont pas tout à fait ce qu’ils disent être, et les Français de 2023 n’ont plus la mémoire de certains aspects de mai 68. Rappel nécessaire. Pourquoi l’immigration aujourd’hui prend-elle une telle place ? Il faut revenir en 1968-1969, moment d’une tendance révolutionnaire qui traverse toute l’Europe. Il faut mettre de côté la comédie du carnaval estudiantin qui est une gigantesque chimère pour mondialiser et mettre en marche la marchandisation du sexe, avec effectivement une révolution des mœurs. Toute la couillonnerie de 1968 est dans la révolution des mœurs dont le capital a besoin pour marchandiser le sexe, marchandiser l’émotion, marchandiser nos âmes, nos spiritualités. Mais il y a en même temps autre chose à cette époque, ce sont les 10 à 12 millions de grévistes qui deviennent incontrôlables, ingérables, parce qu’ils ont compris que les syndicats qui tiennent cette position de « seuls défenseurs autorisés des intérêts ouvriers », ces syndicats dits représentatifs depuis 1945 sur la base de critères cousus main pour leur assurer le monopole en la matière et empêcher l’émergence d’autres organisations, ces syndicats sont là pour co-gérer les conflits sociaux avec le pouvoir et les patrons en restant dans le cadre du système qui leur procure leur rente de situation.

Georges Séguy leader de la CGT et l’appareil flicard de la gauche du capital en 1969 appellent les ouvriers à reprendre le travail après les accords de Grenelle même si ceux-ci n’ont permis d’obtenir que des miettes. Séguy est sifflé par les ouvriers qui ne veulent pas reprendre, avec des émeutes, des moments extrêmement violents comme à Peugeot Montbéliard par exemple où il y aura des morts (dont les Français n’ont pas le souvenir parce que la plupart d’entre eux n’ont aucune culture historique des luttes sociales). Il y a une véritable insurrection ouvrière qui se développe contre la gauche parce qu’une partie notable de la classe ouvrière à l’époque a compris que cette gauche est une gauche du capital, qu’elle est le flic du capital dans l’usine.

Pour contrer cette classe ouvrière consciente et qui ne se laisse pas docilement mener, les syndicats et le patronat en 1969 vont demander à Pompidou alors au pouvoir d’ouvrir les vannes d’une immigration absolument massive, parce qu’indépendamment du problème du coût de la main d’œuvre, il y a une spécificité européenne qui est celle du logos critique, qui n’existe nulle part dans les autres continents. L’Orient et l’Afrique sont des cheminements civilisationnels du temps immobile. Dans ces régions du monde, les hommes sont dans un écosystème mental d’immobilisation spirituelle qui empêche toute insurrection radicale. Les révolutions qu’ont connu l’Afrique ou l’Orient ne sont que des révolutions de palais visant à transformer la servitude mais qui ne sont pas en situation de pouvoir abolir la servitude. La grande spécificité de l’Europe, c’est qu’à partir du moment où l’empire Romain s’effondre et que les invasions germaniques arrivent en Europe, elles restaurent la vieille communauté communiste des origines dont parle Tacite, que l’on va retrouver jusqu’au XIXe siècle. La spécificité du continent européen, contrairement aux civilisations d’Afrique ou d’Orient, c’est qu’il est le continent du temps révolutionnaire transformable. De l’an 500 à 1789, tout le temps européen est marqué par des insurrections paysannes sans arrêt recomposées, sans arrêt réintroduites, qui veulent réaliser les idéaux communistes dans le royaume de Jésus sur terre, les Flagellants en 1349, les Maillotins en 1382, les Jacques en 1358, les Croquants en 1637… le continent européen est un continent d’insurrection cyclique ou quasi-permanente d’un pays à l’autre.

Le monde ouvrier est essentiellement fait d’anciens ruraux, qui ne sont par allés volontairement du jour au lendemain à l’usine en s’étant levés avec cette idée, une révolution agraire a préalablement cassé les communautés paysannes en déstructurant/réformant les territoires, comme à partir du roi Henri VIII en Angleterre où il se passe des choses absolument abominables, on déporte des foules énormes de révoltés (dans le cadre du mouvement des enclosures), on casse les communautés paysannes. Et dans ce continent européen, les paysans, en Angleterre comme ailleurs, vont passer de la campagne à l’usine avec ce logos critique, autrement dit il y a un lien entre la Vendée, la Chouannerie et la Commune de Paris, c’est ce même logos radical populaire, ce même logos critique qui prend diverses formes. Bien loin de n’être que de simples luttes légitimistes de restauration monarchiste, les luttes paysannes de l’Ouest sous la Révolution française sont aussi des luttes profondément sociales autour de la commune de paroisse contre les patauds républicains qui veulent à partir des achats de biens nationaux enrégimenter les territoires et les populations de la campagne pour les amener vers un capitalisme accéléré. 

Le problème qui se pose donc pour le capitalisme dans sa phase contemporaine où la domination de la marchandise est partout présente, c’est de liquider cette conscience de classe, le logos radical de ces communautés humaines ouvrières européennes qui ne veulent pas coopérer. En 1848, la République démocratique a massacré les prolétaires parisiens. En 1871, Adolphe Thiers à son tour a massacré les prolétaires parisiens. La guerre de 1914-1918 a permis de massacrer toute une surproduction humaine de prolétaires et de paysans. La Deuxième Guerre mondiale a opportunément pour la bourgeoisie permis de massacrer encore toute une série de populations critiques qu’il fallait éliminer pour ne pas qu’elles entravent la marche du système. En 1968, il y a eu un gigantesque mouvement de panique de la bourgeoisie par rapport à cette radicalité qui revenait, et liquider cette radicalité c’est détruire l’écosystème européen démographique, historique, de la conscience radicale du prolétariat européen. C’est à partir de 1969 que l’on commence à enlever les pavés dans les villes et que l’ensemble des chaussées est recouvert d’enrobé bitumineux, heureux hasard qui certes améliore l’utilisation de la route, mais prive aussi les révoltes populaires radicales de matériau permettant d’ériger des barricades. Comme Haussmann avait redessiné Paris avec de larges et longues avenues permettant les charges contre la foule de la Garde républicaine dont les casernes donnent précisément sur ces grands axes.

En 1870, l’ouvrier français offrait sa poitrine aux balles de la répression Versaillaise. En 1968, le salarié français était capable de retourner Paris. Cinquante ans plus tard, c’est le crapaud extra-européen qui le fait mais pas pour les mêmes raisons. Cinquante ans plus tard, le salarié français est anesthésié par la société de consommation et la tyrannie du spectacle, il n’est plus capable que de poser son cul sur des chaises de camping en gilet jaune sur des ronds-points (comme si c’était de nature à faire reculer le pouvoir !) et de participer à des manifs totalement cadrées par la connivence administration / organisations syndicales, sur des parcours déclarés et autorisés, balisés, dans de jolis cortèges musicaux avec gros ballons colorés montés au-dessus des fourgonnettes, manifs soupapes de décompression sociale après lesquelles le participant rentre chez lui avec l’illusion d’avoir fait quelque chose d’utile, mais qui en réalité ne débouche jamais sur un quelconque abandon du pouvoir à réaliser ses objectifs, l’exemple de la réforme des retraites finalement entrée en vigueur ce 1er septembre 2023 vient encore de le démontrer.

Guy Debord, connu pour La Société du Spectacle, développe dans une note de 1985 la question immigrée, disant qu’il ne faut pas s’étonner de la dialectique d’immigration du pouvoir, parce que nous sommes devenus des Américains, avec l’immigration, les fast-food, les cités-ghettos, et l’abrutissement tyrannique du spectacle dans sa phase supérieure. Aujourd’hui, on a d’une part une classe ouvrière autochtone qui est effectivement déstructurée dans son écosystème radical, et d’autre part ces immigrés venus de continents du temps immobile, qui sont des vecteurs d’une perception historique qui ne permet pas la recomposition ici d’un temps qui serait subversif radical comme l’était l’air du temps des arrondissements populaires de Paris dans les années 1930 avec des Européens, des Polonais, des Italiens, qui face à la dureté des conditions de travail installées par la Révolution industrielle bourgeoise parlaient des théoriciens anarchistes, qui envisageaient l’abolition du salariat, un autre horizon, qui recomposaient le monde. L’immigration telle qu’elle est aujourd’hui positionnée par le capital est une immigration de stabilisation de la fronde, du logos critique européen, et c’est donc une immigration contre-révolutionnaire qui doit empêcher tout développement de grèves dures à l’image de celles que l’on a connu dans les années 1968, à comparer avec les grèves lorsque l’immigration d’Afrique du Nord est arrivée, grèves qui ont pu être dures également mais qui ne remettaient jamais en cause la logique du capital, ils voulaient avoir une meilleure rémunération ou une amélioration des conditions de travail, mais tout ce qui faisait la substance du prolétariat européen insurrectionnel radical, qui remettait en cause le logique fondamentale du capital, avait disparu. Le film L’Etabli (2023) sur fond de grève chez Citroën à Choisy en 1969 montre bien cette charnière comportementale, entre Primo l’Italien radical et Ali le Maghrébin qui ne s’engage pas. 

Il y a donc là une collusion objective entre le Medef et la gauche immigrationniste (pléonasme), entre la classe capitaliste mondiale et les organisations de gauche institutionnelles, les uns comme les autres ont pour objectif, dans une pathologie « sans-papiériste » universalisée, de substituer au prolétariat qui représentait en quelque sorte la vieille Gauloiserie réfractaire insurrectionnelle, un prolétariat assagi, un prolétariat totalement intégré dans la marchandise. Lors de la grande manifestation des sidérurgistes en 1979, la CGT avait été débordée et les sidérurgistes avaient fracassé toutes les vitrines en criant « A bas la marchandise », et non pour se servir dans ces marchandises comme le font les manifestants en capuches actuels. Les émeutes urbaines de banlieue c’est « Vive la marchandise », du Nike, du Lacoste ! C’est ce à quoi a abouti la transformation démographique des classes populaires et ouvrières européennes (encore qu’il y ait peu d’ouvriers chez les crapauds, faire dans le trafic de stups paye davantage), avec de surcroît la disparition de l’industrie délocalisée dans les zones à moindre coût de production. Ce qui fait peur au capitalisme international, ce n’est pas le traditionaliste tranquille qui va à la messe, qui défend une idée statique et nostalgique de la vieille tradition française, ce qui fait peur à la classe capitaliste mondiale c’est le prolétariat communard européen et sa conscience critique ou radicale qu’il faut faire disparaître. 

Tous les courants radicaux qui se sont mis en situation de récuser les mensonges de la marchandise et les mensonges de la dictature démocratique du spectacle ont toujours dénoncé les gauchistes institutionnels, les bobos de Mélenchon ou du NPA, ou les PCF/PS. Toute l’extrême-gauche du capital veut une marchandise justicialiste, veut un capital plus humain, mais pas une disparition du capitalisme, or un capital plus humain cela n’existe pas puisque ce que nous a appris Orwell c’est que la marchandise c’est l’horreur, la marchandise ne peut pas être humaine. Dès lors que la marchandise est devenue une économie-monde, et au niveau décadent où se trouve aujourd’hui l’empire de la marchandise, toute volonté politique ou économique de gérer la marchandise pour sortir de la crise est une voie sans issue. La crise n’est pas gérable. L’idée que l’on pourrait rééquilibrer l’abomination capitaliste est un non-sens. Et ce qui va se passer à terme, c’est effectivement l’écroulement de toute cette société qui est basée sur la fictivation du crédit. Au pays source de ce système, les États-Unis, la dette des cartes de crédit a pour la première fois récemment franchi le seuil des mille milliards de dollars, et la dette privée, celle des ménages, a atteint les dix-sept mille milliards de dollars. Ce qui est important c’est de savoir si on gère l’abomination capitaliste comme le veulent les partis politiques admis à figurer dans l’offre du régime, sans sortir de ce système bourgeois, ou si au contraire d’un point de vue ontologique un surgissement humain est capable un jour de retrouve le sens de la communauté humaine dans nos pays européens. 

Dans la tyrannie du spectacle marchand, tout ce qui est présenté comme vrai est nécessairement faux. Une fois que vous avez compris que tout ce qui est mis en scène par la tyrannie démocratique du spectacle est faux, vous avez tout compris. Quand on sait que Georges Pompidou, l’homme de la banque Rothschild avant l’actuel occupant de l’Élysée, comptait dans ses amis Fred Zeller, ancien secrétaire en France de Trotski, initié en 1953 à la loge L’Avant-garde Maçonnique (Paris), Grand Maître du Grand Orient de France de 1971 à 1973 (donc durant le mandat présidentiel de Pompidou), protecteur attentif en mai 68 d’Alain Krivine et quelques autres fripouilles d’extrême-gauche, quand on mesure la collusion entre la gauche la plus radicale et les princes du capitalisme, on peut répondre sans hésitation par la négative à la question qui titre le présent article.