Julius Evola, Gabriele Adinolfi, CasaPound… L’Italie demeure un modèle d’avant-garde, de créativité et d’innovation dans la pensée métapolitique et l’action militante nationaliste identitaire et sociale. Marco Scatarzi, chez qui l’on retrouve l’héritage du mouvement CasaPound, en est un nouvel exemple (nous renvoyons nos lecteurs à notre autre article Une terrible beauté est née répertorié dans la thématique Identité, Résistance européenne, à propos de CasaPound).
Marco Scatarzi a quarante ans. Il est docteur en sciences politiques. Il est co-fondateur à Florence* de Casaggi, structure identitaire métapolitique et culturelle présentant une offre de conférences, débats, expositions, formation militante, librairie, café-bar, le tout en autogestion. Il est également co-fondateur de la maison d’édition Passaggio al Bosco (Le Recours aux Forêts, magnifique référence à Ernst Jünger). Il n’est donc pas un pâle théoricien mais un activiste brillant, de ceux qui nous font cruellement défaut ici en France. Un homme d’unité entre la pensée et l’action.
Il a fait paraître en mars dernier Cap sur la communauté, une boussole pour les militants identitaires (ici aux Éditions Nouvelle Librairie). Il y oppose communauté et société, reprenant ainsi la distinction fondamentale faite par Ferdinand Tonnies, en relevant que si la société est celle de la primauté du présent, la communauté en revanche est faite d’une présence forte du passé. Non pas un passé révolu, perdu, mais au contraire celui des mots de Dominique Venner dans Le Choc de l’histoire, « La tradition n’est pas le passé. C’est même ce qui ne passe pas ». Communautaire donc est celui qui assigne une valeur au lien, qu’il soit social, religieux, familial, national, civilisationnel, d’où l’importance des rites, des coutumes, en tant que modèles de référence.
La communauté que nous décrit Scatarzi n’est pas un « avatar de tribus urbaines », elle n’est pas un banal réseau social, c’est une communauté militante, au service d’une idée, d’une vision du monde. Et les figures tutélaires qu’il évoque sont, par exemple, Ernst von Salomon, Julius Evola, Yukio Mishima, Dominique Venner, penseurs de référence dans lesquels se retrouve pleinement Polaris média. Cette communauté n’est pas faite de « followers » de quelque influenceur, mais de soldats politiques. Pour Marco Scatarzi, la communauté est une école où l’on se forme, un stade où l’on s’entraîne, un dôme où l’on s’exerce, une hiérarchie où l’on prend sa place. Ce n’est donc pas un refuge pour inadaptés sociaux, ni un ermitage ou un « ashram » sentant le patchouli, mais un lieu où l’on se soustrait à la vulgarité et à l’aliénation non pas pour fuir le monde mais pour mieux le combattre. Pour Scatarzi, la communauté c’est d’abord un lieu de formation, qui mène à l’action. Cette nécessité communautaire part d’un constat de ce qu’est le monde actuellement, ce monde de modernes, de société de consommation, qui crée à la fois un sentiment dans lequel l’individu devient l’horizon indépassable, et une aliénation complète au marché qui bouleverse totalement la conception du temps où tout recours au passé devient inefficace et non nécessaire, la seule chose qui compte étant de se projeter vers l’avant par le consumérisme.
Alain de Benoist a défini l’idéologie du « même » comme une idéologie qui se déploie à partir de ce qui est censé être commun à tous les hommes au nom d’une égalité absolue, alors que l’égalité postule la différence, sans quoi comment pourrait-on l’évaluer. Ce faisant, cette idéologie trompeuse éradique les spécificités culturelles, les modes de vie différenciés, les valeurs partagées, avec comme conséquences, entre autres, la disparition des frontières, l’apologie du mélange, l’indifférenciation des rôles sociaux entre l’homme et la femme. En revanche pour Marco Scatarzi, la communauté est un sanctuaire des différences, elle respecte les identités et elle les valorise, son fonctionnement est organique, chacun contribuant à l’ensemble. L’esprit communautaire s’oppose donc bien sûr au nivellement, à la pensée unique, à l’uniformité, à l’invasion du « même », toutes tares et dérives que la pensée identitaire combat sans relâche. L’homme communautaire est l’exact contraire de l’homme mondialisé. Parce qu’il est sujet et non pas objet de l’histoire, l’homme communautaire est enraciné dans un espace géographique, une lignée, une tradition, et il récuse cette idéologie de l’indistinction mondialiste et le culte du profit qui l’accompagne.
Paradoxalement, les servants de la politique mondialiste et les « modérés » ont tendance aujourd’hui à reprocher aux gens de tendance identitaire d’avoir des problèmes avec la différence, alors que c’est précisément l’uniformisation du marché unique qui a besoin de combattre ces différences et de les faire disparaître afin de créer à la fois l’avènement de la rentabilité pour les capitalistes et celui du mélange pour les idéologues de l’universalisme. Le monde actuel, celui de la « société liquide » est celui d’une société où les frontières, les hiérarchies, les différences (qu’elles soient horizontales ou verticales) sont niées, et où finalement puisque tout se vaut, rien ne vaut plus rien.
Scatarzi relève avec beaucoup de sagacité que le modèle mondialiste tranche les liens, mais il efface aussi les lieux, la récente destruction avec l’aval administratif de 39 menhirs à Carnac pour implanter une grande surface de bricolage fait en l’espèce figure d’exemple éloquent. Scatarzi reprend l’analyse de Marc Oger selon laquelle le monde devient un vaste non lieu, plat, sans limites, interchangeable, où l’on passe, c’est celui des centres commerciaux, des aéroports, des chaînes hôtelières internationales, des galeries marchandes, que l’on trouve à Bamako ou à Berlin, à Rio, à Shanghai. Le modèle mondialiste efface tous les points de référence, les ancrages, la continuité, les hiérarchies naturelles. A ces non lieux, Scatarzi oppose ce qu’il appelle le sens de la terre, qui identifie l’homme avec un sol natal, qui est à la fois la terre-mère qui génère la vie, mais aussi la terre des pères qui transmet un héritage et une exemplarité, toutes évidences que nous Identitaires avons compris et qui échappent encore à ceux qui tels des feuilles mortes sont portés dans le vent du discours mondialiste. Comme la communauté, cette patrie existe parce qu’elle a des frontières, il lui faut un seuil dit-il au-delà duquel on passe à un ailleurs qui est perçu comme étranger. Mais communauté et patrie sont des lieux de partage, non des prisons, de lieux de partage d’une langue, d’une culture, d’une histoire, d’un patrimoine, d’une façon de sentir, et que cela plaise ou non la patrie est notre destin. Se définir soi passe par la nécessité de définir l’autre.
Marco Scatarzi, par contraste, appelle aussi à tout ce qui est antinomique au monde moderne, il appelle à la frugalité (puisque l’homme se construit aussi dans la contrainte) alors que nous nageons dans une société d’abondance, au recours au silence puisque le monde actuel est un bruit continu, au retour au travail manuel qui apprend le sens du concret puisque le monde d’aujourd’hui est fait de virtualité et d’exacerbation du « cérébral » (y compris avec l’émergence de l’Intelligence Artificielle), à la solitude qui est un prélude nécessaire à la communauté (nous verrons comment dépasser ce paradoxe). Tous ces besoins essentiels font partie de l’esprit communautaire. A forcer un peu le trait, on dirait que la communauté militante de Marco Scatarzi a peu à voir avec les colonies de vacances, on y préfère le brouet spartiate à la grande bouffe, la méditation aux séries télé, les vertus de la distance aux effusions convenues, l’impersonnalité active aux selfies. Mais la communauté militante c’est aussi faire la fête ! Ce n’est pas pour autant une vallée de larmes, bien qu’elle demande de la rigueur. Ce n’est pas non plus un sanatorium pour neurasthéniques. Ce que Scatarzi rappelle, c’est que le fait d’être à sa place ici et maintenant au coude à coude avec ses camarades, avec la conviction de faire ce qui doit être fait, en transmettant ce qui nous a été confié, cette synthèse de la liberté et de l’engagement est une source inépuisable de joie. Un sens de la fête qui ne doit pas nous faire rompre avec notre sens du tragique et du devoir.
L’intérêt du monde moderne et du marché est de faire un temps linéaire que l’homo consumens traverse dans l’insouciance de la possibilité d’une existence après la mort, qui élude donc la possibilité d’un jugement de sa vie terrestre, laissant ainsi la porte ouverte à des comportements néfastes, à se laisser aller vers les pires sentiments de l’homme. Par opposition, il y a aussi dans l’esprit communautaire une volonté de transcendance, de devoir par rapport aux ancêtres et par rapport aux hommes à venir. Si l’on a une conception du temps qui va par-delà la mort, on a le souci d’agir de manière à préserver aussi notre environnement culturel et les choses qui nous entourent. Scatarzi insiste sur la notion de rite et de rythme dans la communauté, et ce n’est pas par hasard qu’elle fête les Solstices, qu’elle fête cet éternel retour dans le cycle de la vie non soumis à l’écoulement linéaire, retour qui nous relie aux ancêtres au lieu d’être dans une fuite en avant. Ce cycle observé et suivi depuis les temps les plus reculés, rythmant la vie par le retour des saisons et que divers peuples à travers le monde, des Amérindiens Navajos aux Indes en passant par les Basques, les Slaves et le bouddhisme Japonais, ont illustré du motif de la roue Svastika. C’est pour Scatarzi une approche de l’éternité en quelque sorte, éternité qui nous transmet le sens de la durée, qui nous réconcilie avec le sacré, et projette l’homme dans un monde qui ne naît ni ne meurt pas avec lui. Cette présence féconde venue de très loin est capable de donner vie une vie au futur, et Scatarzi reprend cette figure, cette image forte d’Enée qui quitte Troie en flammes, portant sur ses épaules son père, lequel transporte les Lares tutélaires de la ville, tandis qu’à ses côtés Ascagne, son fils, serre dans son poing la flamme de Vesta qui allumera le foyer sacré. Un résumé de cette conception du temps où le présent, le futur et le passé (Enée, son fils, son père) vivent en même temps.
Le monde actuel, du fait qu’il érige l’individu en horizon suprême (conception de l’idéologie des Lumières), a tendance à refuser le don de soi. A l’inverse, la communauté, c’est s’offrir soi totalement, ce n’est pas une société contractualisante, c’est un engagement total. Scatarzi est nonobstant conscient des limites de la démarche, et il écrit « Avant de rêver à de fantasmatiques prises de pouvoir, une communauté militante doit se fixer des objectifs plus prosaïques de former des hommes capables de mettre de côté leurs intérêts particuliers, leurs antipathies ou leurs ambitions ». Des mots qui font écho à Julius Evola dans Orientations sur la nécessité d’une nouvelle qualité humaine sans laquelle on ne peut rien construire. Il s’agit donc d’une révolution d’ordre spirituelle. Et dans ce cadre, la figure du samouraï (littéralement celui qui sert) s’impose comme une quintessence de la loyauté, de la pureté du coeur, de la disciplline de l’esprit, du sacrifice total, au-delà d’un simple maîtrise du sabre. Cap sur la communauté de Marco Scatarzi a une vocation pédagogique, et le fait d’évoquer l’histoire vraie des 47 Ronins, les kamikazes, le seppuku de Mishima ou la figure du lieutenant Hirō Onoda (le dernier soldat japonais de la Deuxième Guerre mondiale sur l’île de Lubang aux Philippines, à rendre les armes), sont autant d’exemples qui frappent les esprits, notamment ceux des plus jeunes à qui s’adresse en priorité le souci de formation présent chez Scatarzi qui évoque aussi comme figures inspirantes la phalange spartiate, les ordres chevaleresques, sans oublier le rebelle du recours aux forêts… à chaque fois, comme il l’écrit, que l’esprit a triomphé sur la matière et le sang sur l’or. C’est un appel à dépasser l’intérêt personnel qui réduit l’homme à ce qu’il a de plus petit là où la communauté permet de transcender et d’amener l’homme vers la noblesse, vers le grand et le beau, dépassement dont le rapport à la mort fait partie et qui est vu dans la communauté comme une sorte d’accomplissement. A l’image du samouraï, se donner la mort est finalement un acte de liberté et d’honneur quand on a failli à son devoir, là où l’homme contemporain a tendance à rejeter la mort, à la fuir et à la reléguer à des horizons les plus éloignés possibles (le politicien français n’est même pas capable de démissionner après avoir été pris dans un scandale, alors pour ce qui est de se donner la mort…).
Au rang des rites et des rythmes, Scatarzi mentionne la cérémonie du Presente ! c’est-à-dire l’évocation des morts pour la cause, et c’est un élément qui est tout à fait important parce que, une fois de plus, il rattache le militant au passé, pour construire demain, ceci sans aucune morbidité bien entendu, simplement avec le souci du souvenir. C’est aussi un rapport au réel puisqu’il faut prendre en considération tout ce qui existe de tragique, tout ce qui relie l’homme à une condition qui le dépasse, et qui a tendance à être oublié, refoulé.
La société égalitariste, qui nie les différences, prétend pourtant les aimer elle aussi puisqu’elle exalte la « diversité », l’accueil de l’Autre, la tolérance, position paradoxale qui en psychiatrie s’appelle la schizophrénie. Dans le « village global » égalitariste, tout finit par devenir insipide, grisâtre, semblable, on écoute le même musique, on porte les mêmes tenues, on a les mêmes « codes », on parle le même sabir. Cette société s’affirme comme multiethnique, mais elle est en fait monoculturelle puisque c’est la même soupe qui nous est servie dans tout le bloc occidentalisé et européiste bruxellois. Avec d’autres observateurs identitaires avant lui, Scatarzi observe finement que cette société réussit à défigurer à la fois les traits des accueillants mais aussi celui des accueillis (du moins pour ceux qui s’avèrent les plus perméables à la soupe mondialiste), faisant de l’ensemble un conglomérat sans couleur. Avec comme inévitable résultat des tensions, de ghettoïsations, qui sont autant de signatures de la faillite de ce melting-pot tant vanté. En réponse, Marco Scatarzi appelle à l’espoir puisque ce monde que l’on a vendu aux peuples d’Europe, ces valeurs globales, de célébration de la diversité sont en train de disparaître précisément sous les effets pervers de tout ce qu’elles impliquent.
L’islam dans son concept de Jihad devenu célèbre évoque la distinction entre petit jihad (la guerre extérieure de conquête territoriale), et grand jihad (un travail intérieur, sur soi, contre ses propres limites, ses peurs, ses égoïsmes). En parlant de Guerre Sainte, Scatarzi emprunte la facette de grand jihad, il s’agit de combat spirituel, idéologique et civilisationnel, beaucoup plus difficile à mener, mais en s’appuyant sur la solidarité de la communauté. De ce point de vue, la communauté militante est une voie d’Eveil, dont le carburant est la discipline, la fermeté d’âme, l’abnégation, l’engagement renouvelé. Mais le projet de communauté que dresse Scatarzi n’est pas celui de bâtir un parti politique, ni de prendre le pouvoir demain. Un parti politique a une vocation naturelle à l’expansion, à faire de l’électorat « low-cost », du « chiffre », ce qui est totalement en contradiction avec la démarche de la communauté militante qui consiste à sélectionner les meilleures énergies et à les former, préférer le qualitatif au quantitatif pour le dire autrement. La communauté militante n’est pas faite pour tous. Sa logique est d’accroître l’intensité intérieure des éléments qui la composent, en cohérence avec son style de vie, sa vision du monde, son idéal, elle exige effectivement « des conduites exemplaires d’hommes et non pas des attitudes désinvoltes d’individus » (Franco Freda). C’est une démarche qui est donc élitiste. Il s’agit d’infuser, par la formation de cadres, la société qui est autour de nous pour élever la prise de conscience pouvant amener au renversement.
On assiste aujourd’hui à l’émergence de certaines communautés, et elles s’accompagnent nécessairement d’un retour à la ruralité. Avec certaines fausses pistes en la matière. Des citadins néo-ruraux importent la pensée urbaine dans les campagnes, produisant les effets inverses de ce que prône Marco Scatarzi. Il faut savoir les distinguer, ils ne sont pas dans la démarche identitaire. Il ne s’agit pas de refaire le coup du Larzac des années 1970, Scatarzi n’invite pas ses lecteurs et les gens qu’il forme à aller élever les moutons en hippy post-soixante-huitard. Il y a des page sur une écologie intelligente chez Scatarzi, mais la préoccupation de la communauté militante n’est pas d’effectuer une retraite, la communauté militante n’est pas un Montségur pour d’hypothétiques Parfaits. Dans Orientations, Evola nous dit encore « La mesure de ce qui peut être sauvé dépend de l’existence d’hommes qui sont là non pour prêcher des formules mais pour être des exemples ». Tout est dit.
*Florence, une ville dont Oriana Fallaci a dénoncé avec force la dénaturation et la dégradation par l’invasion de clandestins africains, voir notre article Une tente à Florence, répertorié dans la thématique Société multiraciale.

