La démocratie mérite bien un procès

Pourquoi ce titre ? Parce que si on l’observe avec attention, rigueur et honnêteté, elle apparaît pour ce qu’elle est, une somme de tromperies. On tiendra la Suisse à l’écart de cette critique. On connaît la phrase de Churchill, « La démocratie est le pire des régimes, excepté tous les autres », elle nous a toujours semblé insuffisante pour justifier son choix, un beau prétexte pour faire accepter malgré tout une mécanique qui nous prend pour des cons à longueur de temps, un peu comme si l’on décrétait qu’il vaut mieux préférer le choléra à la peste. De plus, cette phrase ne signifie littéralement rien. Il suffit de regarder l’histoire pour voir que d’autres systèmes ont donné satisfaction du point de vue de la gestion d’un territoire et d’une population, mais on ne développera pas sur dernier point, ce n’est pas notre propos du jour.

Les partisans de la démocratie entretiennent une confusion permanente entre les notions de majorité et de consensus. Des phrases telles que « La France a décidé que… » ou « Les Français ont décidé de… », sont délibérément contraires à la vérité lorsque telle ou telle décision a été prise à une majorité de 51 % des votants. Il s’agit d’une généralisation totalement abusive. Et c’est insupportable. Comme dans toute opération de vote, il y a une certaine proportion d’abstentions et une autre de votes blancs, il devrait être évident qu’une majorité de 51 % n’est pas en fait une majorité en encore moins un consensus. De même à propos des résultats de sondages lorsque l’on nous dit « 40 % des Français… » alors qu’il ne s’agit que de 40 % des personnes interrogées. 

Depuis Abraham Lincoln, repris à l’article 2 de la Constitution de la IVe République française en 1946, on nous dit que la démocratie c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Mais qui est le peuple ? qu’est-ce que le peuple ? La confusion est entretenue délibérément par les partisans de la démocratie. Des expressions telles que « le peuple veut », « le peuple décide », « le peuple est pour », « le peuple est contre » ne signifient proprement rien. Il faudrait dire chaque fois : « la majorité des citoyens qui ont exprimé leur opinion veulent, décident, sont pour, sont contre ». Il y a un abus de langage à dire que le peuple (sous-entendu le peuple tout entier, sans aucune exception) est de cet avis-là. La chose est particulièrement choquante quand « le peuple », ce n’est que 51 % du peuple, comme nous l’avons vu précédemment. 

Lorsque la Déclaration des droits de l’homme de 1789 postule que « la loi est l’expression de la volonté générale », elle émet un non-sens. Et on reste dans l’incompréhension qu’un pareil bobard, comme ceux de la « souveraineté populaire » et de la nation corps abstrait, tous trois sortis de la cervelle du funeste Rousseau, aient pu être gobés par la population. La flatterie sur l’ego fait des ravages. Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de volonté générale : il n’y a, tout au plus, que des volontés majoritaires. 

La démocratie est bonne parce que le bien c’est la démocratie ; la démocratie est juste parce que le droit c’est la démocratie ; la démocratie est dans le sens du progrès parce que le progrès consiste dans le développement de la démocratie. Lumineux. Imparable. Or, la démocratie, qui n’est rappelons-le qu’un mode parmi d’autres de désignation des gouvernants, nous est présentée aujourd’hui comme une sorte de religion. Du monothéisme, elle a déjà l’essentiel : la prétention de détenir le monopole de la vérité. Un minimum de cette tolérance tant vantée par les partisans de la démocratie suffirait pour que l’on admît divers procédés du choix des gouvernants sont également estimables, compte-tenu de la géographie et de l’histoire. Mais c’est là que la démocratie moderne dévoile ses prétentions au statut de religion totalitaire : elle n’est plus un mode de désignation des gouvernants, elle a un corps de doctrine infaillible et obligatoire, elle a un catéchisme, les droits de l’homme, et hors des droits de l’homme, il n’y a point de salut. La démocratie détient d’autres éléments indispensables à toute religion,

  • Un paradis : les pays démocratiques libéraux, avec, de préférence, une législation d’inspiration anglo-saxonne.
  • Un purgatoire : les dictatures de gauche.
  • Un enfer : les dictatures dites de droite.
  • Un clergé régulier : les penseurs chargés d’adapter les thèses marxistes aux sociétés libérales.
  • Un clergé séculier : les journalistes chargés de répandre cette doctrine.
  • Des offices religieux : les grandes émissions de télévision.
  • Un Index tacite qui interdit de prendre connaissance de tout ouvrage dont l’inspiration serait répréhensible aux yeux des tenants du système. Cet Index est admirablement efficace sous la forme de conspiration du silence médiatique, mais il est quelquefois utilisé de manière plus draconienne encore : des livres jugés « déficients » du point de vue de la démocratie sont non pas encore brûlés sur le bûcher mais retirés de bibliothèques scolaires. C’est arrivé ici il y a plus de vingt ans déjà (à Saint-Ouen-L’Aumône par exemple), c’est en cours depuis février 2023 en Floride où une loi oblige les professeurs à cacher les livres en attendant leur validation par des « comités de lecture », qu’il faut manifestement plutôt nommer comités de censure.
  • Une inquisition : nul n’a le droit de s’exprimer s’il n’est pas dans la droite ligne de la religion démocratique et, s’il réussit à le faire tout de même, il en paye les conséquences. Les exemples sont innombrables à ce propos.
  • Des congrégations de propagande de la foi : les officines de désinformation dites de « communication » ou de « relations publiques ».
  • Des missi dominici et des évêques in partibus qui utilisent des couvertures empruntées soit aux diverses ONG soit à l’ONU.
  • Des indulgences, généralement délivrées à d’anciens communistes.
  • Une législation pénale et des tribunaux chargés de punir quiconque mettrait en doute la version officielle de l’histoire.
  • Et même des troupes chargées d’évangéliser les non-démocrates « par le fer et par le feu »

Aujourd’hui une phrase comme « Au nom des droits de l’homme » s’entend à peu près comme « Au Nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit » s’est entendu pendant des siècles.

Admettons, pour un instant, que le vocable « le peuple » signifie ce que certains pensent, à savoir que chaque peuple peut être ramené à un dénominateur commun et qu’il est légitime de lui prêter une volonté collective. Dans ce cas, la démocratie repose sur l’un ou l’autre des deux postulats suivants :

  • le peuple veut spontanément le Bien, et, accessoirement, son propre bien.
  • ce que le peuple veut devient aussitôt le Bien.

Selon le premier postulat, le Bien est donné d’avance et le peuple le trouve naturellement par le « miracle » de la démocratie. Il suffit de faire ce que veut le peuple (ce que veulent ses « représentants ») pour que tout aille bien, c’est-à-dire pour que triomphent à la fois la vertu et la prospérité. C’est la démocratie de Rousseau. 

Selon le second postulat, tout ce que veut le peuple (ce que veulent ses « représentants ») est bon par définition. Si le peuple veut la chasteté des mœurs, elle est bonne ; s’il en veut le relâchement, il est bon. S’il veut la paix, c’est parfait ; s’il veut la guerre, c’est parfait aussi. S’il veut détruire les autres peuples, c’est son droit ; s’il veut se détruire lui-même, grand bien lui fasse. Voudrait-il décréter juste l’injuste, bien le mal, interdit le licite, obligatoire le monstrueux, et retoucher dans ce sens jusqu’à la Constitution : il n’y a contre cette « volonté populaire » aucun recours démocratiquement légal ni légitime. C’est la démocratie moderne, qui par ses élus véhicule et promeut l’inversion des normes dans laquelle nous baignons jusqu’aux yeux (le peuple veut-il cette inversion des normes ? il est clair qu’une partie n’en veut pas).

Dans la première hypothèse, le peuple découvre le Bien ; dans la seconde, il le fonde. Dans la première, on fait voile sur Utopia. Dans le second, on est parti pour Sodome. Le premier postulat paraît naïf et le second odieux. Or, malheureusement, à force de se pénétrer du premier, on finit par accepter le second. La démocratie repose sur cette fiction légale que la majorité a non seulement la force mais la raison, qu’elle possède la sagesse en même temps que le droit. Une « fiction légale » : on ne saurait mieux dire.

En général, on associe la démocratie aux notions d’égalité et de liberté, sans prendre garde que l’égalité et la liberté sont généralement en fonction inverse l’une de l’autre. Il est aisé de le comprendre si l’on veut bien se départir de l’utopie que porte cette association. En effet, on ne peut atteindre à l’égalité absolue qu’en supprimant toute liberté, et toute liberté accordée à l’initiative aboutit nécessairement à des inégalités croissantes. Tenter de les faire vivre ensemble malgré tout ne peut aboutir qu’à une synthèse d’incompatibilité, à une chimère en équilibre perpétuellement instable. Au concret, d’ordinaire, les démocraties n’éprouvent envers la liberté qu’une sympathie étroitement contingentée. Il suffit de baptiser un adversaire politique « ennemi du peuple », « social-traître » ou « facho » pour que les libertés de pensée et d’expression lui soient aussitôt retirées. « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », le slogan de Saint-Just est absolutiste, caractéristique de la mentalité démocratique. Même Montesquieu, cette vache sacrée du régime, dans L’Esprit des lois ne s’y était pas trompé : « L’amour de la démocratie est celui de l’égalité ». En réalité, il  faut remplacer le slogan masque « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté » par le slogan démasqué « Pas de liberté pour les ennemis de l’égalité », les choses s’éclairent alors sous un jour beaucoup plus honnête. Cette association de la liberté et de l’égalité, qui est celle de la devise maçonnique du Grand Orient de France gravée sur la façade de toutes les mairies du pays, et sous l’empire de laquelle on fait vivre les Français, est une tromperie de plus.

Faisons un bref bilan historique critique de la démocratie française. Elle fut, d’abord, l’œuvre de la bourgeoisie, des aristocrates qui dérogeaient et des francs-maçons au rang desquels figuraient une partie de la première et des seconds. Le peuple dit « petit » n’en profita guère au début, servant surtout de chair à canon aux armées de la République, puis de l’Empire puis de nouveau de la République. Au fur et à mesure que les idées sociales – qui ne sont pas forcément démocratiques – progressaient invinciblement, les forces populaires bouillonnaient sourdement depuis la Révolution française qui, de leur point de vue, était manquée, et la bourgeoisie ne se fit pas faute, avec Adolphe Thiers et le Versaillais, d’écraser ces forces populaires lorsqu’elles n’eurent plus qu’une tête, celle de la Commune de Paris. On vit bien, à l’époque de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Algérie, que la France n’était pas réconciliée avec elle-même, ce qui n’étonne pas lorsqu’on pense que c’est le seul pays au monde à avoir une fête nationale et un hymne national qui célèbrent la division et non l’union. Dans l’entre-temps, le pays avait, en moins de deux cents ans, changé seize fois de Constitution (à comparer avec la stabilité de la Constitution américaine inchangée depuis son élaboration) ; et n’avait pas tiré des urnes un seul grand homme. La démocratie en avait confirmé quelques-uns, soit, de Napoléon à De Gaulle, si l’on veut qu’ils soient grands, mais aucun n’avait été porté au pouvoir par la machine électorale qui, en France, n’a jamais servi qu’à distiller la médiocrité, quand ce n’est pas à suppurer la corruption.

Dans un régime autoritaire, on doit obéir à l’autorité, et on peut penser ce qu’on veut. Dans un régime totalitaire, on peut, à la rigueur, désobéir à l’autorité, mais il est indispensable de penser ce qu’elle pense. Dans une démocratie absolue, on ne peut plus penser que ce que pense l’autorité et, par conséquent, la notion d’obéissance ou de désobéissance est dépassée. L’idée démocratique est séduisante. Mais la démocratie réelle n’en tient pas les promesses. Comme moyen de désigner les gouvernants, elle est exposée à toutes les tricheries électorales. Le système de la campagne électorale subventionnée et médiatisée fausse toutes les donnes ; quant aux promesses électorales, on se demande comment elles peuvent encore impressionner l’électeur. Comme éthique, la démocratie est profondément décevante. Elle affecte la tolérance mais ne tolère qu’elle-même. Une dictature ouverte est plus honnête, moins hypocrite, avec une dictature on sait clairement à quoi s’en tenir. A l’égal du totalitarisme qui exige que tout le monde pense comme lui, la liberté de penser autrement qu’elle, elle l’étouffe partout en douceur. Et quand elle a besoin de transgresser ses propres diktats, elle n’hésite pas, l’agression de l’Otan contre la Yougoslavie et les équipées américaines en Somalie, en Irak, prouvent que les démocraties sont parfaitement capables de commettre des crimes de guerre au nom des droits de l’homme. Comme système de gouvernement, la démocratie se bafoue elle-même à chaque instant. Toute manifestation dans les rues qui entrave la circulation, tout blocage de routes, toute grève de fonctionnaires qui empêchent la circulation sont foncièrement antidémocratiques, non seulement parce qu’ils attentent aux droits du citoyen, mais parce qu’ils autorisent des minorités à brimer la majorité. Il paraît évident que, dans une démocratie digne de ce nom, chacun ait les moyens de s’exprimer sans léser son voisin. Qu’on ajoute à cela les diverses entourloupes qui consistent pour le pouvoir exécutif et le parlement à ne pas consulter la nation sur des problèmes majeurs (comme les abandons de souveraineté ou de valeurs morales traditionnelles, les châtiments à appliquer aux violeurs et aux assassins d’enfants), et l’on verra que la démocratie en acte n’est souvent qu’un simulacre de démocratie.