Pourquoi Emmanuel Macron, en tant que symbole politique, a fini par être le point d’aboutissement d’une crise politique profonde qui ne se réduit pas à sa personne ?
On entend dire qu’en 2022 il a été « mal élu » parce qu’il n’a disposé que d’une « légitimité négative », c’est-à-dire que l’indécrottable pigeon Français est allé urner non par adhésion, mais en votant pour lui parce que ce n’est pas elle. Il n’a donc eu qu’une légitimité assez faible puisque faite d’une coalition des LR (ex-UMP-ex-RPR, ce parti co-architecte de la catastrophe française avec le Parti socialiste), des centristes et d’une partie du vote de LFI. Mais c’est oublier que c’était la même chose en 2017. Il avait face à lui Marine Le Pen, avec le même discours « antifasciste », un discours qui ne fait pas du programme politique une vision, un destin, pour le pays, mais se contente d’égrener des mesures technocratiques et de clamer qu’il faut donner le pouvoir au candidat de l’oligarchie en place parce que l’autre candidat sera un désastre pour le pays.
A aucun moment Emmanuel Macron n’a donc disposé de cette « rencontre » substantielle avec le pays (au-delà des stratégies de communication) qui lui aurait donné une adhésion non seulement à sa personne mais aussi à son programme, à la vision de la France qui est la sienne. Le système politique français peine donc à fabriquer de la légitimité aujourd’hui.
Deuxième élément qu’il faut garder à l’esprit, le rejet par l’oligarchie en place d’une partie du corps électoral. Combien d’électeur français ont été au fil des années refoulés dans les marges politiques par la « bien-pensance » officielle ? Près d’un électeur sur deux est aujourd’hui jugé « antirépublicain », potentiellement « factieux », parce qu’il vote RN. Marine Le Pen serait même élue avec 55 % si le second tour de la présidentielle de 2022 était rejoué aujourd’hui selon un récent sondage. Alors quoi ? Ces Français voteraient contre la France ? Contre la démocratie ? Contre l’État de droit ? Seraient factieux ? Ou bien seraient-ce des idiots ne sachant pas pour qui ils votent ? On n’en peut plus de cette hypocrisie dont le champion actuel est celui qui fait office de ministre de l’Intérieur. Soit ce parti agit hors-la-loi et il faut alors l’interdire, soit ce n’est pas le cas et il faut l’accepter pleinement dans le jeu démocratique dont se prévaut sans cesse l’équipe de fripouilles qui se refile alternativement le manche depuis cinquante ans. En 2005, personne ne l’a oublié, les Français ont été invités à se prononcer sur la constitution européenne. Ils l’ont refusée. Les élites s’étaient non seulement ralliées à cette proposition, mais après que les Français l’aient refusée, on la leur a imposée néanmoins par un vote parlementaire.
Tous ces éléments cumulés font apparaître une rupture entre ladite élite politique et une partie importante de la population, rupture reconduite d’une élection à l’autre. Le temps présent n’est que le point d’exaspération sommital (pour l’heure, une aggravation est encore possible, et souhaitable) de cette situation.
Emmanuel Macron, c’est d’abord le visage d’une idéologie, l’idolâtrie européiste (voilà que ses larbins veulent rendre obligatoire le drapeau de l’Union européenne au fronton des mairies) et mondialiste, l’idée que la France a pour vocation de s’adapter au cadre européiste pour se moderniser et avoir une forme d’épanouissement dans Europe qui serait plus ou moins fédérale. La macronie, c’est aussi l’expression d’une classe sociale constituée en parti politique, la bourgeoisie mondialisée des grandes ou moyennes villes qui se sent toute heureuse d’être « moderne ». C’est une méthode de gouvernement technocratique. Et c’est aussi une parole politique qui a fini démonétisée, qui n’a plus aucune valeur, parce qu’elle cherche à noyer les contradictions réelles dans le pays à travers des techniques de communication plus ou moins efficaces. Au-delà de la personne du président, le macronisme c’est la reproduction dans le cadre national de ce qu’il y a de plus rejeté dans l’idéologie européiste.
A cela s’ajoute ce qui est pour beaucoup dans le rejet de sa personne : le style du personnage, son arrogance, son cynisme. Un homme capable de faire des œillades à Philippe de Villiers tout en disant par ailleurs qu’il n’y a pas de culture française. Un homme qui parle de « pognon de dingue » pour critiquer la dépense sociale et fonctionne dans le « quoi qu’il en coûte ». Un homme qui de ce point de vue donne parfois l’impression d’avoir davantage une aventure personnelle qu’un destin politique. Mais au final, le rejet d’Emmanuel Macron est devenu le rejet d’un système.
Nous assistons actuellement à une grande première : un président qui a appliqué 100 % de son programme en moins d’un an et qui est détesté. Les souverains ne commandent efficacement que dans le cercle des choses approuvées par l’opinion, et le cercle ce n’est pas eux qui le tracent, a écrit Joseph de Maistre. Or, Emmanuel Macron est sorti du cercle du consentement en refusant de parler avec son peuple, en refusant de parler avec les syndicats, les corps intermédiaires, les partis opposés, il a créé son propre cercle. Et aujourd’hui, il n’est plus qu’un roi nu perché sur son trône, avec comme laquais des parlementaires qui revendiquent leur amateurisme et des ministres qui ont un poids politique nul. Dès lors, pour continuer à avancer, orgueil oblige, il joue (on l’a vu avec la réforme des retraites) la lettre de la constitution contre l’esprit de la constitution. Où est donc le problème, est-ce lui ou le régime ? Emmanuel Macron arrive après plusieurs présidents assez médiocres, qui ont vécu sur la légitimité insufflée par le Général de Gaulle à travers la constitution en cours et ce régime, mais le crédit est fortement entamé. Les torts d’Emmanuel Macron deviennent ceux du régime de cette Ve République qu’il risque d’embarquer dans sa chute. Que les Dieux favorisent cette issue !

