Un orateur habile peut convaincre un auditoire de la justesse d’une idée fausse ou perverse, et de la fausseté d’une idée juste. Politique, commerce, mœurs, et même « sciences humaines », le langage y reste opaque ou transparent, honnête ou chargé d’intentions dissimulées. Les mots, selon le cas, révèlent ou cachent le réel, libèrent la pensée ou la manipulent.
Sans même parler de ces modernes techniques (publicité, propagande) qui se sont fixé pour objectif de tordre les mots à seule fin d’influencer les comportements, notre langage reste en permanence imprégné de sa double potentialité. Les mots ne véhiculent pas seulement des fragments de réel, mais des visions du monde, des jugements implicites, des systèmes de valeur impulsés par ceux qui les ont mis en circulation, consciemment ou à leur insu. Cela est si vrai que les régimes politiques ouvertement autoritaires ou totalitaires ont compris qu’il convenait de légiférer en matière de langage comme en toute chose : ils imposent l’usage de certains mots et en proscrivent d’autres. Ils ont été depuis rejoints par ceux prétendument « démocratiques ». Dans les régimes dit de « démocratie libérale », la régulation linguistique est plus subtile : elle allie la séduction à la coercition. La France y baigne jusqu’aux yeux avec sa propagande prétendant empêcher de penser librement, et son arsenal de lois interdisant effectivement de s’exprimer librement sur certains sujets.
Explorer les termes qui circulent dans un univers social et intellectuel donné, c’est explorer en même temps les présupposés, les opinions valorisées ou dépréciées, les intentions sous-jacentes qui circulent à travers eux. Les mots qui animent la rhétorique socio-politique gardent toujours la trace de la volonté d’influence qui leur a donné naissance. La propagande, la publicité et autres techniques de persuasion élaborées, ne sont que la pointe avancée d’un phénomène plus général. Toute parole vise à agir, c’est-à-dire, le plus souvent, à influer sur ses récepteurs pour obtenir d’eux un certain comportement. Les paroles publiques, naturellement, plus que les autres.
Parmi les mots qui médiatisent la communication politique, il y a la vaste gamme de ceux qui expriment l’antagonisme entre groupes humains, et qui concourent de ce fait à l’entretenir ou à le créer. Des mots qui, en somme, sont des armes pointées sur un ennemi ou un adversaire. Cela va de la polémique verbale, visant à disqualifier l’adversaire (dans polémique il y a le mot grec pour guerre), aux slogans vengeurs qui accompagnent le fracas des bombes. L’invective est en effet – on le sait depuis la plus haute Antiquité – un indispensable préalable et accompagnateur de tout affrontement militaire. Mais, dans nos sociétés évoluées, « l’injure homérique » a cédé le pas à ce qui en est, pour ainsi dire, la forme industrielle : la « diabolisation », propagée par les réseaux de communication désormais mondiaux. Le principe, cependant, est inchangé : la violence verbale exercée contre l’ennemi a pour but à la fois de créer le désarroi chez celui-ci et de galvaniser ses propres troupes ; l’ennemi, puisqu’on l’attaque verbalement et l’arme au poing, ne peut que mériter les maux qu’on va lui infliger.
Mais beaucoup plus intéressants à observer et à décrire sont les faits langagiers qui, plus subtilement, cachent leurs intentions derrière une apparence purement déclarative, voire lénifiante ; les mots qui diffusent sournoisement une idéologie, qui font écran à la perception du réel, et ainsi anesthésient les défenses morales et intellectuelles de leur cible, ou encore instaurent des tabous et interdits de pensée. Tout cela, bien sûr, au service de visées agissantes dont la plupart des récepteurs de messages n’ont qu’une conscience diffuse ou pas conscience du tout. Il s’agit parfois d’expressions neuves (comme « épuration ethnique », « dommages collatéraux », « ingérence humanitaire », etc.), mais bien plus souvent ces mots et expression tirent leur puissance d’action sur le réel de ce que, comme le mollusque appelé bernard-l’ermite, ils sont installés dans les coquilles de mots ordinaires dont ils font mine d’épouser le sens traditionnel.
On pourrait être tenté de penser que notre époque atteint un point culminant dans la logomachie (la guerre des mots). Il est bien vrai qu’un monde de communication dans lequel on parle de « guerres préventives », où on bombarde les peuples pour les « libérer », et où on leur impose la « démocratie » par la force, s’approche tangentiellement du modèle orwellien, qui culmine dans les pages de 1984 à travers le slogan « La vérité est mensonge ; le mensonge est vérité ». Ce serait oublier un peu vite que des sommets semblables ont été atteints par la logomachie léniniste, pour ne parler que de celle qui a marqué le plus profondément et le plus longuement notre époque. Si ridicules qu’ils apparaissent maintenant, les slogans du léninisme ont fait vibrer (d’espoir ou de crainte) le cœur de centaines de millions d’êtres humains. Et combien de millions d’entre eux laissent-ils dans l’amertume ? Le triomphe momentané du léninisme ne tient-il pas d’abord à l’emprise qu’il a exercé sur le langage en l’investissant de part en part, en bon élève prenant modèle sur ce qui avait été conçu et appliqué en France à partir de 1789. Avec la sémantique républicaine révolutionnaire française, la logomachie léniniste est l’autre exemple indépassable de la « sidération » que peut exercer, sur partisans et adversaires, le martèlement massif de formules (fussent-elles creuses) élaborées en un système cohérent (ce système fut-il en parfaite disjonction avec le réel). Aussi constituent-ils des modèles de référence dont on doit sans cesse méditer les leçons dans l’analyse de systèmes verbaux semblables.
Le meilleur moyen de conquête par les mots est naturellement de faire croire que ces mots sont honnêtes et transparents, voire qu’ils expriment « scientifiquement » le réel et qu’il n’existe pas d’autre façon de le dénommer. La manipulation des mots est à coup sûr un symptôme d’une volonté de manipulation des esprits à des fins intéressées. Il n’est, en revanche, pas toujours aisé de savoir à qui cela profite. Le propre de la logomachie est en effet d’être une guerre de l’ombre, du moins pour ce qui concerne les protagonistes et leurs objectifs. On voit bien, par exemple, que l’extraordinaire logomachie déployée à l’encontre de tous les « méchants » désignés tels par le « camp du Bien », de l’Irak en 1990 à l’Ukraine aujourd’hui, cache, on le sait, des mobiles très éloignés de l’honnêteté et de la vertu.
