L’amour d’une société ne s’impose pas par décret

« La Science de l’Homme, écrit Gustave Le Bon dès les premières pages de L’Homme et les sociétés, condamne tous les systèmes, quels qu’ils soient, qui rêvent la réorganisation des sociétés sur un plan préconçu comme les révolutions l’ont inutilement tenté. Elle ne saurait admettre que ce soient les institutions politiques qui créent les organisations sociales et modifient les peuples ». Propos fondamental, qui explique pourquoi la France est malade, malade de cette instabilité qui fracture le corps social et place dans l’insatisfaction la moitié du peuple contre l’autre. Cela étant posé, il faut bien admettre que si l’idée révolutionnaire a été ainsi néfaste, il faudra bien passer par une autre révolution pour rétablir la situation à l’endroit.

A la même époque (L’Homme et les sociétés date de 1881 et les premiers tomes des Origines de la France contemporaine de 1880), Hippolyte Taine écrit dans la préface de L’Ancien Régime : 

« Un peuple consulté peut à la rigueur dire la forme de gouvernement qui lui plait mais non celle dont il a besoin ; il ne le saura qu’à l’usage… Or, à l’épreuve, nous n’avons jamais été contents de notre forme de gouvernement ; treize fois en quatre-vingts ans, nous l’avons démolie pour la refaire… Si d’autres peuples ont été plus heureux, si, à l’étranger, plusieurs habitations politiques sont solides et subsistent indéfiniment, c’est qu’elles ont été construites d’une façon particulière, autour d’un noyau primitif et massif, en s’appuyant sur quelque vieil édifice central plusieurs fois raccommodé, mais toujours conservé, élargi par degrés, approprié par tâtonnements et rallongé aux besoins de ses habitants. Nulle d’entre elles n’a été bâtie d’un seul coup, sur un patron neuf, et d’après les seules mesures de la raison ». 

Lucide critique de Taine sur les effets destructeurs de la « table rase » et la prétention prométhéenne révolutionnaire de 1789.

Les deux auteurs, Le Bon, Taine, sont bien d’accord : on ne fait pas rentrer dans le cœur des gens une société par décrets, et les bonnes institutions sont celles qui sont adaptées à la mentalité d’un peuple, à son histoire. Par « décrets », plus récemment par 49.3, on ne fait qu’imposer des choses que les peuples n’ont pas choisi, qui peuvent être en contradiction profonde avec leurs mentalités.

Comme tant de fois dans l’histoire des idées politiques, l’Angleterre, bien qu’elle ne soit pas expressément nommée, est prise comme modèle, elle qui a su garder, en les adaptant, ses anciennes institutions… En conséquence de quoi on notera au passage à cette occasion, comme le fait remarquer l’incontournable africaniste Bernard Lugan, l’absurdité consistant à vouloir transposer les modèles politiques européens et la « démocratie », aux peuples d’Afrique (dont l’organisation est basée non sur la majorité électorale mais sur l’ethnie et sur l’homogénéité de celle-ci), sur des territoires aux frontières arbitrairement dessinées par les anciennes puissances coloniales sans respect des peuplements et des dites ethnies.

Si chaque peuple a une « constitution mentale » particulière, et si les idées ancestrales et inconscientes qui en forment la trame ne sont susceptibles (par-delà les changements apparents, le plus souvent nominaux et superficiels), que d’une évolution très lente, il est bien évident qu’il faut à un peuple donné des institutions données, et que l’évolution qu’on voudra leur imprimer ne devra être ni brutale, ni radicale, sous peine de voir, une fois la vague révolutionnaire ou réformiste passée, la foule redevenir ce qu’elle ne cesse d’être que temporairement sous l’action des meneurs, conservatrice et tournée vers les valeurs du passé qu’elle cherchera d’autant à ressusciter qu’elle ne le fera pas de manière consciente, et sera aisément abusée par la nouveauté des mots et des formules.

Ce qu’on appelle aujourd’hui le volontarisme en politique se trouve récusé par Le Bon. Il y voit une manie des Latins : « C’est l’inaltérable foi mystique des peuples latins dans le pouvoir surnaturel des formules qui leur fait si souvent changer de constitution », répète-t-il dans un de ses derniers ouvrages, Le déséquilibre du monde, et dans son avant-dernier livre, L’évolution actuelle du monde : 

« Les illusions sur la puissance réformatrice des lois restent générales. Des cohortes de législateurs, au moins chez les peuples latins, prétendent transformer la vie sociale à coups de décrets. » 

Si cette vision était conforme à la pensée d’un homme né en 1841, soit une petite cinquantaine d’années seulement après la Révolution française et constatant ce qu’avaient été les méthodes au forceps qu’elle avait appliquées, le volontarisme actuel du pouvoir français et européiste, en matière fiscale, en matière d’imposition de la société multiraciale, du métissage, d’imposition de l’islam en terre d’Europe, ce volontarisme constitue bien une réalité et une violence politique qui nous est infligée.