Traduire, c’est trahir

A tout le moins pour certains pratiquants de l’exercice. Et dans ce domaine, si vous devez lire une traduction du Coran afin d’en expérimenter par vous-même le contenu dans une démarche de constat et de connaissance de l’ennemi, la traduction de Denise Masson (1967) ne semble pas des plus fidèles sur certains points si l’on en croit les relevés comparés faits par Laurent Lagartempe dans son excellent ouvrage analytique, Le Petit Guide du Coran. Le constat est le suivant :

La multiplication des formules véhémentes, haineuses, d’appel au meurtre à l’encontre des non musulmans (1,8 en moyenne par page) confère globalement au texte un ton manifestement colérique. Ce ton résolument colérique du Coran est si bien perçu par tous ceux qui s’en approchent, que beaucoup, déjà dhimmis dans leurs têtes, s’ingénient à en atténuer la dureté, à commencer par certains auteurs de traductions, plus ou moins soucieux d’éviter de « heurter » les musulmans. Prévenance d’occidentaux ramollis ayant perdu leur instinct de conservation, alors que la politesse n’a jamais défait une menace.

Pour en avoir le cœur net, les francophones non arabisants, qui sont l’immense majorité, ne peuvent que s’en remettre aux traductions, exégèses et autres commentaires, dont les contradictions et controverses laissent planer un doute sur divers points de l’ouvrage, et en particulier ses points les plus belliqueux. Les versets colériques, qui sont la part la plus gênante du livre pour ceux qui se soucient d’en atténuer la violence, sont ce dont ils évitent de parler, sinon en en contestant la portée. 

Dans un certain nombre de versets, Denise Masson emploi des termes qui, par rapport à ceux de Jean Grosjean*, correspondent à une atténuation de la violence par rapport au texte en arabe, en premier lieux dans le choix des synonymes, mais aussi dans les tournures de phrases. Dans les deux cas de figure, on peut juger de l’importance des atténuations de sens qui en résultent, notamment lorsque les effets de synonymie et de tournures de phrases se conjuguent. Cela aboutit à un style nettement plus littéraire chez Denise Masson, style d’ailleurs voulu par celle-ci, et c’est là que réside le problème. Ecoutons cette brave dame : « Il s’agissait, tout en restant très proche de l’arabe, de maintenir, dans toute la mesure du possible, les qualités de clarté et d’élégance de la langue française ». Ce parti pris d’écrire non seulement « en langue française », mais encore « en français », en vue de produire un discours « qui coule et qui chante » poursuit-elle, a certes l’avantage de rendre le texte plus lisible et attrayant. Mais dans quelle mesure « attrait » et « lisibilité » ne conduisent-ils pas à une altération du sens, spécialement lorsqu’il s’agit d’apprécier les gradients de violence dans le discours.  

Maintenir les qualités de clarté et d’élégance de la langue française, pour traduire Goethe ou Dostoïevski oui, mais préférer faire mumuse avec la langue, plutôt que de privilégier la fidélité de la traduction s’agissant du Coran, quand le sujet est si important pour la défense et la sécurité des non musulmans… Satisfaction de l’ego probablement. Denise Masson s’est fait plaisir à manier la belle langue, au détriment de l’information pleinement vraie des français sur le contenu coranique. Je vous laisse juges de ce parti pris. Elle n’est pas le seul traducteur dans ce cas.

Il y a le vrai sucre, et il y a l’édulcorant. S’agissant de ces traducteurs pratiquant le « light » dans le sujet qui nous occupe, « édulCoran » paraît très approprié.

*Jean Grosjean, auteur en 1979 de la traduction que nous dirons « incontestable », puisque c’est celle distribuée par l’Institut du monde arabe à Paris, et certifiée par l’université Al Azhar du Caire, référence mondiale du sunnisme depuis l’an 969.