Pour l’auteur de ce mot devant un parterre de jeunes Indiens, la liberté d’expression est un concept dont on doit se délivrer, parce qu’il favoriserait, nous dit-il, « les propos haineux, les propos racistes » sur les réseaux sociaux. Puisque la liberté d’expression telle que pensée aujourd’hui serait au service de la haine et du racisme, on devrait donc s’en délivrer au nom d’un souci de ce qu’il appelle « ordre public ». Et ça c’est du bullshit ! Il n’a pas de notions de droit semble-t-il, la définition du trouble à l’ordre public c’est dans la rue, pas dans un lieu privé, ni nulle part ailleurs, pas sur le web espace virtuel où il n’y a pas de foule constituée, où chacun s’exprime seul chez soi face à son écran et où aucun « ordre public » immatériel ne peut être « troublé ».
La liberté d’expression est encadrée par la loi, depuis 1972 et la funeste loi Pleven. Et cette formule est plus inquiétante qu’il n’y parait. Notons le contraste entre les États-Unis où la liberté d’expression est maximaliste, et cet encadrement par la loi ici. Le problème, c’est que cet encadrement par la loi est de plus en plus restrictif. L’encadrement de la liberté d’expression par la loi fait en sorte que c’est une tunique de Nessus de plus en plus serrée, les règles sont de plus en plus nombreuses. Dire que la liberté d’expression est déjà encadrée par la loi, empêche de réfléchir à la question fondamentale : quel est cet encadrement, est-il légitime, pourquoi y a-t-il de plus en plus d’opinions qui sont transformées en délit, pourquoi y a-t-il de plus en plus de propos qui hier pouvaient être tenus et qui vous conduisent aujourd’hui devant les tribunaux ? Lorsque l’occupant de l’Élysée nous dit que la liberté d’expression qui permet des « propos haineux » ce n’est pas de la liberté d’expression, le vrai débat c’est quels sont ces fameux « propos haineux » interdits par la loi et dont il faudrait accepter l’interdiction.
Depuis cinquante ans l’extension de la notion de haine et de racisme est telle que tout ce qui aujourd’hui ne relève pas d’une célébration du régime multiracial, de l’immigration de masse, de l’ouverture à tous en toutes circonstances, du multiculturalisme, peut potentiellement être classé comme propos haineux. Parmi les propos haineux aujourd’hui, il y a le fait de dire que l’immigration n’est pas une richesse pour la France. Pourquoi ? Parce que dans la logique des petits cerveaux totalitaires à la manœuvre dans cette affaire, c’est un propos qui peut conduire à des comportements racistes, et dès lors c’est un propos qui peut conduire à la haine ; de là dire que l’immigration n’est pas une richesse pour la France peut-il vous conduire demain devant un tribunal ? Mais allons plus loin. Si vous parlez de l’incompatibilité potentielle entre différentes cultures et différentes civilisations sur le territoire national, et si vous ajoutez – parce que vous avez du culot – que la culture française en France a quand même davantage de droits qu’une culture nouvelle qui vient de s’y établir par l’immigration, est-ce que vous tenez un propos haineux ou discriminatoire ? Quand vous rappelez que telle culture prédispose davantage à la violence, prédispose moins ses membres à la réussite sociale, est-ce que c’est du racisme, est-ce que c’est un propos haineux ? Et si vous dites à un homme qui se prend pour une femme qu’il ne pourra jamais être une femme, certains vous diraient que c’est un propos haineux, on peut se faire trainer devant les tribunaux dès aujourd’hui pour ça.
Le véritable enjeu de la parole encadrée par la loi, dans les faits, c’est quelles sont ces lois qui ne cessent d’étouffer davantage la liberté d’expression ? Il existe aujourd’hui partout en Europe occidentale un appareil de répression en matière de liberté d’expression, fondé sur la délation, le pouvoir invite chacun à signaler les propos déclarés choquants, il finance des milices numériques militantes avec l’argent du contribuable pour traquer, scruter la parole de chacun, pour ramener cela devant les tribunaux, et les tribunaux condamnent allègrement. Les mots préparent les esprits, arguent les censeurs. Faut-il désormais interdire certains mots ?
Dans ce cadre, resurgit l’idée de condamner à l’inéligibilité les personnes considérées avoir tenu des propos haineux. Elle existait dans la macronie depuis 2017, elle a été reprise en 2021 par les communistes, avant de revenir aujourd’hui par la macronie de nouveau. Depuis les quarante dernières années, le cœur de doctrine du régime « melting-pot », le cœur de doctrine de l’idéologie dominante en Occident, c’est l’immigration massive. Est-il permis, oui ou non, de s’y opposer ? Ce que le pouvoir cherche à faire dans les circonstances présentes, c’est bannir juridiquement l’opposition, interdire certains courants de pensée d’exister dans l’espace public, le pouvoir cherche un moyen indirect de bannir les partis et les courants de pensée dits populistes, il ne cherche plus à les interdire d’exister, mais si un parti visé remet en cause le discours dominant il passera par les tribunaux, il sera condamné, et dès lors rendu inéligible. Pour ne pas être condamné, l’autocensure deviendra la norme.
Si certains usent de l’anonymat sur les réseaux sociaux, c’est parce que le coût social pour exprimer certaines idées est tel qu’il faut se cacher dans le régime qui est le nôtre. C’est ce qu’on appelait en URSS les samizdat.
Qu’en sera-t- de l’année 2027 et de son élection présidentielle ? À la hauteur de l’histoire, regardons certaines banalités. Verrouiller les institutions pour empêcher l’opposition de s’en emparer et pouvoir gouverner comme elle l’entend, c’est banal. Empêcher les adversaires de se présenter, c’est banal, les harceler judiciairement ou les ruiner à coups de procès répétitifs, c’est banal, mobiliser la presse pour détruire leur réputation, c’est banal. Utiliser la presse pour mettre en avant les thèmes et les figures qui servent le discours dominant et invisibiliser l’opposition, c’est banal. Envoyer des milices ou des nervis pour intimider physiquement l’opposition, c’est banal. Mettre en prison ceux qui ne comprennent vraiment pas qu’ils doivent se taire, c’est banal. Un pouvoir qui décide de se donner les moyens pour mater une contestation, un mouvement insurgé qui remet en question ses privilèges, son idéologie, sa vision des choses, c’est assez banal. Mais habituellement ça se passait ailleurs, dans des républiques bananières, sous des régimes communistes. Aujourd’hui c’est ici. Une partie de l’extrême-centre macroniste est en voie de céder à la tentation banale de la répression de l’opposition.

