
Reprenons cette petite procession crépusculaire, ce cortège des ombres qui avancent en file indienne comme des figurants d’un opéra wagnérien revisité par un metteur en scène fauché et dépressif. Regardez-les bien, ces trois-là, capturés dans l’instantané d’une décadence qui ne peut plus se cacher : Emmanuel Macron, ce jeune vieillard aux tempes grisonnantes qui contrastent avec une moumoute de renard de salon, le regard perdu dans un vide qu’il a lui-même creusé. Ses frêles épaules voûtées sous le costume noir impeccable, ce noir des enterrements d’État où l’on enterre surtout l’espoir. Jupiter ? Plutôt Prométhée après que l’aigle lui a bouffé le foie pour la millième fois : las, exsangue, et toujours accroché au rocher de l’Élysée.
À ses côtés – ou plutôt collée à lui comme une prothèse orthopédique de luxe –, Brigitte, l’étrange créature aux jambes de Giacometti refondues dans l’acier trempé dans le champagne de la rue du faubourg Saint-Honoré. Deux fils d’acier, disais-je ? Disons plutôt deux tiges de titane gainées de soie noire, tendues à se rompre, prêtes à claquer comme un string en fin de vie. Elle avance, raide, le menton relevé en un défi muet au temps, à la gravité, aux rumeurs qui bruissent dans son sillage depuis des lustres. Mais sous ce maintien de corset, on devine la crispation : les mollets bandés comme des cordes de violon, les talons qui claquent un peu trop fort sur le sol poli, comme pour conjurer le silence qui s’installe autour d’eux. Elle n’est plus seulement l’épouse, elle est l’armature, l’exosquelette qui empêche le château de cartes présidentiel de s’effondrer tout de suite. Sans elle, il tituberait ; avec elle, il titube quand même, mais continue d’avancer.
Et puis, fermant la marche comme un faire-valoir tragique, Jack Lang, l’éternel succube de la Mitterrandie recyclé en fantôme de lui-même. Hagard comme un clown blanc qui aurait oublié son maquillage et réalisé, en pleine piste, que le cirque a brûlé la veille. Il suit, il suit docilement, un pas en retrait, comme une chèvre diabolique flottant dans une flanelle-naphtaline. Vêtu de noir lui aussi, bien sûr – ce noir universel des élites en deuil de leur propre époque, ce noir qui dit « voilà ce que nous fûmes et que nous refusons d’admettre ».
Pas le noir chic des dîners en ville, non : le noir opaque, absorbant la lumière, le noir des aigles qui planent au-dessus de l’innocence, à l’heure où tout le monde devrait dormir. C’est la livrée officielle de l’Occident qui se délite, l’uniforme des obsèques d’une civilisation qui enterre ses enfants sans oser prononcer l’oraison funèbre.
Cette photo n’est pas une anecdote. C’est un arrêt sur image de la France en 2026 : un pays qui marche encore, mais en funérailles lentes, où le pouvoir se cramponne à ses symboles usés, où la haute-couture tente de dissimuler la panique, où l’on avance groupés parce qu’isolés on tomberait plus vite. Ils sont trois, mais ils incarnent la même chose : la déliquescence polie, le crépuscule en costard-cravate, la fin d’un monde qui s’obstine à sourire pour les photographes. Cruel ? Peut-être. Subtil ? À peine. Vrai ? Comme un miroir qu’on n’ose plus affronter. L’Occident se regarde dans cette vitre teintée et murmure : « Tiens, c’est nous, ça ? Déjà ? » Et il continue d’avancer, noir sur noir, vers le fond du couloir mal éclairé. Parce qu’il n’y a pas d’autre direction que la mort.
— Didier Maïsto
