Ce qu’a été l’Amérique et ce que nous souhaitons qu’elle ne redevienne pas

Dès la naissance des États-Unis, a existé une volonté chez leurs pères fondateurs de construire un Empire. George Washington, premier président, parle d’un empire naissant. Le deuxième président John Adams parle de la République fédérative américaine comme d’une république, pure, vertueuse, civique qui régnerait pour toujours, dominerait le monde et introduirait la perfection de l’homme. Un programme de demiurge pour un pays qui n’a pas trente ans d’existence à la fin du XVIIIe siècle. Tout au long de l’histoire, on verra cette volonté de conquête, à commencer de la côte atlantique à la côte pacifique. 

A partir de 1914-1918 les États-Unis sont établis en tant que première puissance mondiale. Ils commencent à absorber une partie de l’intelligentsia européenne, commencent à faire de l’Europe un marché pour l’écoulement de leurs produits. Les présidents américains, Wilson, Roosevelt, n’engagent leur pays que tardivement dans les deux conflits mondiaux, essentiellement parce qu’il existe un fort sentiment isolationniste dans la population (il est fréquemment évoqué qu’il faudra attendre l’attaque sur Pearl Harbor – laissée volontairement à sa réalisation par le pouvoir américain ? – pour retourner l’opinion défavorable à l’entrée en guerre). Sentiment isolationniste que reprendra et portera Trump momentanément avec son slogan « America first ! » (Occupons-nous de notre pays avant de nous mêler de ce qui se passe ailleurs). Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale que l’Amérique devient cet hégémon, grand Empire que nous connaissons, qui acquiert des relais partout, est de loin la première puissance économique, et pense qu’elle va pouvoir enfin dominer le monde, parce qu’il y avait un projet derrière cela : cet Empire américain n’était autre chose que le mondialisme, dont nous voyons avec la plus grande satisfaction sa mise à mort actuelle par le président Donald Trump.

« Les élites de Washington ne sont pas tout le peuple américain »

Mais ce pôle isolationniste populaire, contraire à celui des élites, n’est pas organisé, il n’est pas au pouvoir. Woodrow Wilson part en guerre alors qu’il est élu sur un programme où il promet le contraire. Roosevelt et Obama promettent de ne pas faire de guerre. Et ils finissent toujours par la faire parce qu’il y a dans l’oligarchie gouvernante américaine ce moteur, cette envie impériale qui trône au sein même des institutions du pays et de sa gouvernance. La « Destinée manifeste » proclamée d’abord pour étendre leur pouvoir jusqu’à l’océan Pacifique, ils imaginent l’appliquer au reste du monde. Mais le peuple américain, très largement, n’est pas sur cette volonté impérialiste, à l’instar de penseurs, d’intellectuels, d’universitaires américains, qui considèrent n’avoir pas besoin d’un Empire, qu’ils veulent simplement une République et que le continent allant de la côte est à la côte ouest est suffisant, que l’image des guerres, des conquêtes et de l’ingérence américaines à travers le monde n’est pas positive, que les États-Unis sont un grand et magnifique pays qui se suffit à lui-même. Il y a donc conflit entre Américains, que nous avons vu au grand jour avec l’élection de Donald Trump, ce combat interne idéologique entre les isolationnistes et les impérialistes.

La gouvernance de Washington s’est voulue impérialiste au lendemain de la guerre froide. Elle a découvert avec stupéfaction que le Project for a new American century, le règne d’un siècle, les idéaux du think tank néoconservateur éponyme théorisant la politique étrangère américaine, n’aura duré finalement que quinze à vingt ans, et se voit basculer dans un monde multipolaire auquel elle ne s’était pas préparée. Conscients qu’ils se sont hissés en très peu de temps au rang de première puissance mondiale, les États-Unis ont depuis le début du XXe siècle logiquement très peur de l’émergence d’un rival en Eurasie. L’Europe, l’Asie et l’Afrique constituent 75 % de la population mondiale et 75 % des ressources naturelles. Les élites américaines font le raisonnement selon lequel l’émergence d’un rival ne peut se faire que dans cette partie du globe. Les théories bien connues de Halford Mackinder sur le Heartland, de Nicholas Spykman sur le Rimland, ont été faites à l’époque pour empêcher l’émergence du rival continental russe. Elles ont eu un prolongement en doctrine militaire dans les années 1990 par Paul Wolfowitz et plus tard par le Project for a new American century : tout faire pour qu’il n’y ait pas de rival à la domination américaine, rival vers lequel les autres nations, en Europe, en Asie, en Afrique, pourraient se tourner pour leur commerce, leur défense, leur politique étrangère, ce que ne peut admettre l’Amérique « nation indispensable » selon les mots de Madeleine Albright. Deux rivaux potentiels sont évidemment identifiés, la Russie et la Chine, qu’il faut à tout prix contenir. Très rapidement, la plupart des pays d’Europe de l’Est ayant souffert du joug soviétique vont demander à rejoindre l’Otan. Une démarche de protection au premier degré. Mais ces pays soupçonnaient-ils la volonté des États-Unis d’aller encore plus loin ? Une simple garantie par intervention militaire occidentale, en Pologne, dans les pays Baltes, pour éviter l’éventuel retour des « rouges », certes, mais depuis les faits ont démontré petit à petit au fil des années une progression du territoire de l’Otan vers l’Est, des implantations pérennes de nouvelles bases, ceci en bafouant les engagements pris après la chute du mur de Berlin (« pas un pouce vers l’Est » selon les mots de du Secrétaire d’État James Baker), et des menaces directes avec l’organisation d’opérations militaires à proximité de la Russie ou à la frontière russe (opération Anaconda en 2016 en Pologne, opérations Trident Juncture en 2018 en Norvège). Il y a eu d’une part promesse de protection à ces pays de l’Est, mais cette protection a pris la forme d’une menace avancée contre la Russie, et la Chine. Ces peuples est-européens qui recherchaient simplement une protection se rendent compte qu’ils sont désormais impliqués dans un camp qui pouvait éventuellement affronter la Russie, dans une politique d’attaque. S’ils avaient eu une vision sur ce que voulaient vraiment Washington à cette époque, et quelle était la finalité de l’Otan par rapport à cette politique américaine impérialiste, néoconservatrice, auraient-ils suivi cette voie ?

Cette évolution a amené à la situation déclenchée en 2014 en Ukraine. Washington petit à petit a avancé ses pions, il suffit de regarder le nombre de bases militaires de l’Otan et de bases strictement américaines et leur implantation pour se rapprocher du territoire russe, non seulement en Europe mais dans le Pacifique et dans le reste du monde. Or, la Russie demande aux occidentaux depuis les années 1990 de respecter leur promesse, de ne pas rapprocher l’Otan de son territoire, et elle n’est pas écoutée, elle n’est pas prise au sérieux. En même temps que les Américains ont rapproché les bases de l’Otan avec la participation de peuples européens, ils ont en divers lieux fomenté des opérations de déstabilisation, des « révolutions de couleur » (le concept et la façon poétique de le nommer sont désormais connus), révolutions soi-disant spontanées qui en réalité sont montées, financées par, soit des ONG proches des États-Unis, soit directement par le gouvernement américain de l’époque, par des organisations comme le National Endowment for Democracy, qui vont encourager dans certaines couches de la population d’un pays non-américain une partie des personnes à se révolter contre un gouvernement en place, parce que ce gouvernement n’est pas aligné sur la politique atlantiste. Il y a eu deux révolutions de couleur en Ukraine, en 2004 et en 2013, aux portes de la Russie, à chaque fois parce que les gouvernements en place, légitimement élus, avaient la volonté de se rapprocher de la Russie. A cette époque-là les États-Unis ne font pas directement la guerre à la Russie, ils appliquent cette technique de renversement qu’ils ont développée et dont il y a déjà de nombreux précédents à travers le monde. William Blum, auteur de Killing hope – le livre noir de l’Amérique, expose par le menu toutes ces opérations d’ingérence, au Guatemala, au Congo, en Iran, etc. où le pouvoir américain à l’époque a ouvertement financé l’opposition pour renverser un gouvernement qui ne lui était pas favorable. Ils l’ont fait deux fois en Ukraine, qui est un pays récent dans ses frontières actuelles, fragile, où les Ukrainiens se font la guerre depuis plus de cent ans (chose peu connue), et qui est une zone pivot dont les Américains ont profité. Mais c’est aussi le pas-de-porte dans la zone directe d’influence de la Russie. Ce faisant, il était évident qu’ils poussaient au conflit. George Kennan, ancien directeur de la planification politique américaine, qui a établi la stratégie du containment sous la présidence de Harry Truman, politique qui consistait à empêcher l’idéologie soviétique de se répandre, a lui-même dit lorsqu’il a vu l’Otan se propager à l’Est, que c’était une erreur tragique. Jack Matlock ancien ambassadeur américain en URSS et grand connaisseur de la Russie a dit pour sa part que c’était la plus grande erreur stratégique des États-Unis.

L’attrait pour l’atlantisme des pays européens qui ont rejoint l’Otan sans percevoir l’entièreté du projet américain d’alors tient probablement aux idéaux modernes affichés par les États-Unis. Une partie du monde y a cru, a cru au fait que les États-Unis allaient finalement être le grand pays occidental défenseur de nos valeurs, des valeurs chrétiennes, des valeurs inspirées des Lumières, cette croyance arrangeait une partie de l’Occident. Mais on a vu que ces valeurs avaient été perverties, ces valeurs que l’on pensait défendues par les États-Unis n’y n’existaient plus. L’empire qui en découlait ne bénéficiait ni aux Américains, ni à ceux qui pensaient que les Américains allaient défendre nos valeurs, il n’était qu’un empire purement économique, financier, avec pour autant une idéologie et des valeurs totalement nouvelles qui historiquement n’étaient ni les nôtres en Europe, ni celles du reste du monde. 

A la BBC il y a une vingtaine d’années, demandant à Vladimir Poutine dans une interview si la Russie pourrait rentrer dans l’Otan, il répondit pourquoi pas. Il y a eu de la part des Russes une volonté vraie de créer une « maison commune » selon l’expression de Gorbachev. Mais voyant que la volonté n’était pas à la construction mais à la destruction, du fait que les Américains et non les Européens étaient aux commandes, les Russes ont senti que l’on tentait de les duper. L’ancien patron de la DST, Yves Bonnet, concernant cette relation entre les deux parties, parle de « trente ans de mépris » de la part des occidentaux. Et ce refus d’écoute, de négociation, s’est fait finalement au détriment des Européens. Ce sont eux qui pâtissent de cette situation d’opposition aux Russes qui leur fut imposée à l’époque par les Américains. La solution nécessaire était diplomatique, une solution de négociation entre Européens, avec les Russes, l’occasion en a été perdue quand ces derniers étaient partants. La Russie a logiquement placé les pays Baltes et la Finlande dans sa ligne de mire parce que l’Otan s’est étendue à leurs territoires et que peuvent y être installés des armes nucléaires capables de frapper Moscou en quelques minutes. C’était le rôle et l’intérêt des Européens que de négocier la paix avec la Russie, l’un des pays les plus riches du monde en ressources naturelles. Européens et Russes sont de la même culture helléno-chrétienne, ils sont voisins, ce qui n’est pas le cas des Américains, les Russes sont là, sur un continent commun, on ne peut pas les déporter sur Mars, il va falloir que l’on compose avec cette nation. Le conflit ukrainien peut déraper et s’étendre à d’autres pays. Et c’est l’Otan qui a mis les Européens dans cette situation, l’Otan qui a été depuis sa création le bras armé des États-Unis. Les Européens auraient dû se libérer de cette sujétion, retrouver leur souveraineté, et une nouvelle architecture de la paix pour l’ensemble des Européens sur leur continent. Ils n’auront peut-être plus à se donner cette peine, la logique d’existence de l’Otan étant menacée actuellement par l’évolution que Donald Trump a donné au contexte international autour du Groenland. Les Européens n’avaient pas besoin d’une alliance avec un pouvoir américain qui a mené 500 interventions hors de ses frontières depuis 1776 selon l’Université de Tufts (Massachusets), les Européens n’avaient pas besoin d’une alliance avec une gouvernance dont les guerres depuis le 11 septembre 2001 ont causé plus de 900 000 morts dans le monde, guerres auxquelles les pays européens ont participé. Ces dernières années, les impérialistes américains voulaient mener l’Europe vers la guerre, l’élection de Donald Trump a heureusement changé la donne.

L’image d’Épinal voulait l’idée d’une solidarité naturelle, de communauté démocratique transatlantique entre l’Europe occidentale et les États-Unis. Cela a été une idée fausse. François Mitterrand parlait de « guerre à mort » que nous menait le pouvoir de Washington. Il estimait que Ronald Reagan nous considérait en tant que colonies. Nous n’étions pas en partenariat, lorsque les États-Unis empêchaient la France de vendre ses sous-marins aux Australiens, ses porte-hélicoptère Mistral à la Russie. Il est apparu en 2015, notamment avec Angela Merkel, que les chefs d’État et responsables politiques occidentaux avaient leurs conversations écoutées. La cancel culture et la woke culture nées du cloaque gauchiste existant malheureusement outre-Atlantique, ont sous le regard bienveillant du précédent pouvoir démocrate américain commencé de transformer notre société. Nous avons pu avoir des valeurs en commun, mais la relation passée n’était pas celle d’un partenariat. Grâce aux dieux, Donald Trump et son équipe montrent la préoccupation identitaire et culturelle qu’ils ont pour la France et les autres pays d’Europe occidentale dont la gouvernance refuse d’abandonner la voie mortifère sur laquelle ils ont été placés par l’ancien dogme mondialiste que portait le précédent pouvoir américain.

(Nous renvoyons également à notre autre article Focus sur l’histoire des relations entre la France et les États-Unis, répertorié dans la thématique Histoire).